"Yves Saint Laurent", une histoire d’amour atypique et luxueuse

Jalil Lespert signe un impeccable biopic consacré à l’illustre couturier. Dans l’air people de notre temps.

Tournage YSL
Fernand Denis

Deux Saint Laurent pour le prix d’un, c’est la bonne affaire que le cinéma propose en 2014.

Après la guerre des "boutons", voici celle des "Saint Laurent". Et c’est la réalisation de Jalil Lespert qui vient passer en tête la ligne d’arrivée, avec quatre mois d’avance sur celle de Bonello qui vise le tapis rouge d’une sortie cannoise.

Dès les premiers plans, il est évident que la première bénéficie d’un avantage, non pas la caution de Pierre Bergé ni son autorisation pour sortir les robes historiques du musée, mais du magnétisme de Pierre Niney. Ce jeune acteur, dont la seule présence a déjà sauvé des soldes quelques comédies romantiques en prêt à projeter - genre "20 ans d’écart" -, trouve ici un rôle où son talent est troublant. Il ne semble rien faire ou si peu pour être tellement Yves Saint Laurent. Tous les Saint Laurent : ado - jeune - mature - barbu. Il n’y a pas de YSL vieux. Il est mort à 71 ans pourtant, mais YSL, ça ne vieillit pas.

L’ascension de ce petit garçon d’Oran, qui dessinait des robes pour sa maman, est si rapide, Jalil Lespert n’a pas le temps de dire moteur, que le jeune homme est déjà le premier assistant de Christian Dior. Comme celui-ci meurt peu après, le voici, à 21 ans, à la direction artistique de la plus importante maison de haute couture de France. Il a 25 ans, la guerre fait rage en Algérie, mais le battle dress ne l’inspire pas du tout, il n’ira pas plus loin que l’hôpital militaire, bloqué en psychiatrie. Dior juge la publicité fâcheuse et le jette.

C’est alors que Pierre Bergé, rencontré dans un dîner mondain, entre en scène. Tel un David, il attaque le Diorliath pour rupture de contrat. Il lui arrache un tel pactole en dommages et intérêts qu’YSL va pouvoir réaliser son rêve : sa maison de haute couture. D’un côté, YSL crée, il ne sait faire que cela, il est infirme pour le reste, comme il dit. Et de l’autre, Pierre Bergé s’occupe des affaires avec son entregent, son réseau, sa vision. Yves Saint Laurent est dans la lumière, Pierre Bergé se tient dans l’ombre, le couple partage un spectaculaire appartement, dont l’immense terrasse donne sur l’Arc de Triomphe, et qui va progressivement se transformer en un fabuleux petit musée privé. Comme chacun sait.

Le biopic de Jalil Lespert est bien de son époque dans la mesure où c’est la dimension people du personnage qui est privilégiée, le créateur et son œuvre restent au second plan. Au terme des deux heures, on a survolé la vie personnelle d’YSL; on connaît ses travers, ses fragilités, ses vices, certains traits de son caractère et les orages de son couple. En revanche, on n’aura pas appris grand-chose sur la haute couture, pas réellement pris la mesure du travail d’un directeur artistique, pas apprécié l’apport d’YSL dans l’évolution de la mode, pas approfondi les marques de son style. On en reste à la robe Mondrian et au smoking pour femme.

La haute couture est ici un décor pour une histoire d’amour atypique et luxueuse; un mélodrame où le couple d’amants se mue avec le temps en duo père-fils, Bergé essayant de protéger YSL de ses addictions au sexe et à la drogue.

Après Chanel Tautou et Chanel Mouglalis, voici donc YSL-Niney et bientôt YSL-Ulliel, en attendant sans doute "Mr Dior j’adore", "Le roman de Jean-Paul Gaultier", "Paco Rabanne et les extraterrestres" et "Dans quelle robe Courrèges". Le cinéma français aurait tort de se priver de ce filon "Paris, capitale de la mode" qui lui ouvre tous les marchés internationaux. Ça nous change des ploucs en collants qui sauvent le monde chaque été et ont des états d’âme, en plus.

Franchement, Jalil Lespert épate, son mélodrame a de l’ambition et son talent est irréprochable en matière de casting. Niney en YSL (préparez le César), Gallienne en Pierre Bergé, Laura Smet en Loulou de la Falaise, Charlotte Le Bon en muse, c’est du sur-mesure.


Réalisation : Jalil Lespert. Scénario : Jalil Lespert, Marie-Pierre Huster, Jacques Fieschi. Avec Pierre Niney, Guillaume Gallienne, Charlotte Le Bon… 1h40.