"Camille Claudel, 1915" : Aux marges de la folie

Bruno Dumont tout en sécheresse pour évoquer l'enfermement et la foi.

Heyrendt Hubert
"Camille Claudel, 1915" : Aux marges de la folie

Présenté en Compétition à la Berlinale il y a un an (puis au Festival du film de Bruxelles), "Camille Claudel, 1915" sort seulement sur nos écrans aujourd’hui. On le comprend. Il en faut du courage pour sortir un film aussi difficile que celui-là. Car, à nouveau, le dernier film du Français Bruno Dumont a provoqué la division, comme ce fut le cas pour "La vie de Jésus", en 1997, "L’humanité", en 1999, "Twenty-Nine Palms", en 2003, ou "Flandres", en 2006. Il est vrai que la démarche du cinéaste nordiste a toujours été radicale, traquant l’humanité dans ce qu’elle peut avoir de plus crue, de plus fragile.

Pour la première fois pourtant, Dumont s’attache à une histoire a priori un peu plus classique, presque romanesque, réelle en tout cas. S’inspirant de la correspondance déchirante entre Camille Claudel et son frère Paul, le cinéaste retrace, en effet, quelques mois de la vie de la sculptrice à l’asile d’aliénés de Montdevergues, à Montfavet. Enfermée par sa famille, avec le soutien d’Auguste Rodin, dès 1913, Camille Claudel passera près de 30 années recluse, jusqu’à sa mort dans la misère et l’oubli le 19 octobre 1943. En 1915, Camille Claudel est depuis un an dans le Vaucluse et croit encore que Paul, qui continue de venir la voir malgré la guerre, la fera rapidement sortir d’un enfermement qu’elle vit comme une déchirure, une profonde injustice.

Si le film de Dumont colle au plus près à une réalité historique, on est évidemment à mille lieues de la biographie classique. Car tout est ici dans le ressenti du spectateur, sans cesse malmené. A commencer par ce parti pris, radical, de placer Juliette Binoche (qui trouve sans doute ici le plus grand rôle de sa carrière) face à de vrais fous. Le malaise est inévitable, mais le sentiment de vérité renversant.

Apre, tendue, la mise en scène de Bruno Dumont peut paraître froide, distante. Tout comme le fait d’alterner des moments d’observation de la vie ordinaire sans éclats et des moments de crises explosives. Pour peu qu’on se laisse prendre par l’étrangeté du rythme imposé par le cinéaste, le résultat est pourtant totalement bouleversant. A travers ce portrait de Camille Claudel, Dumont touche au plus profond la détresse d’une artiste qui ne peut plus s’exprimer. Plus largement, la question posée est celle de la part de folie dans la création. Création au sens artistique, mais aussi divin, car il est tout le temps question ici de foi, de spiritualité à travers le personnage de Paul Claudel (Jean-Luc Vincent), profondément ambigu et donc humain…

Scénario & réalisation : Bruno Dumont. Photographie : Guillaume Deffontaines. Avec Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent, Robert Leroy… 1 h 35.