Julie Gayet, l'amant et le mort

Avec "Les âmes du papier", Vincent Lannoo signe un conte drôle et sensible sur le deuil, la vie et la mort.

Julie Gayet, l'amant et le mort
Alain Lorfèvre

Paul (Stéphane Guillon) est écrivain public. Mais un écrivain public un peu spécial : il n’écrit que des oraisons funèbres. Derrière cette activité, se cache une blessure : la mort de sa femme, cinq ans plus tôt. Son voisin et ami, Victor (Pierre Richard), n’est pas moins morbide derrière son tempérament fantasque et sa bonhomie pétillante : il passe ses journées plongé dans ses archives sur le ghetto de Varsovie, à la recherche des traces de son ami d’enfance Pavel.

Un jour, Paul voit débarquer Emma (Julie Gayet) qui lui demande d’écrire sur son mari Nathan, photographe de guerre, mort dans l’explosion d’une mine, au Tchad, un an plus tôt.

Paul s’acquitte tant bien que mal de cette demande, poussé par Victor qui voit en Emma une cure affective potentielle pour son ami. Mais les choses se compliquent lorsque Nathan (Jonathan Zaccaï) surgit une nuit sur le palier de Paul. Amnésique mais vivant selon toute apparence.

Le prolifique réalisateur Vincent Lannoo a signé sept films en treize ans. La moyenne est remarquable pour un réalisateur belge, même si certaines de ces œuvres ont été produites dans une économie difficile. Le précédent film de Lannoo, "Au nom du fils", remonte à moins d’un an et est nommé dans sept catégories aux Magritte du Cinéma 2014 (lire pages précédentes). Vincent Lannoo a brassé les genres et les styles. Il a flirté avec le dogme ("Strass", 2001), abordé le film noir mâtiné de "survival" ("Ordinary Man", 2005), tâté du fantastique ("Vampires", 2010).

Et avant de retrouver des morts-vivants dans "Robin des bois contre les zombies", Vincent Lannoo se préoccupe des vivants face à leur mort, avec une comédie dramatique où le premier terme domine malgré tout : on rit beaucoup dans "Les âmes de papier", vrai petit bijou qui parvient à traiter du deuil et de la nécessité de se défaire de ses morts sans jamais tomber dans la lourdeur ou le pathos.

Chaque personnage des "Ames de papier" vit avec son fantôme (jusqu’à la voisine Hortense et son chien empaillé). Partant, chaque spectateur, de tout âge, devrait y trouver une résonance personnelle, ce qui est une grande force de ce film qui est aussi un joli conte fantastique.

Le duo entre Stéphane Guillon et Pierre Richard fonctionne, chacun arrivant avec son propre registre humoristique, avec, toutefois, une différence de curseur. Guillon met en veilleuse sa dimension acerbe pour révéler l’émotion qui habite son personnage. Pierre Richard, par contre, retrouve avec bonheur la dimension burlesque et lunaire, qui fit son succès et sa popularité dans les années 60-70, et qu’il avait abandonnée depuis un quart de siècle.

Au final, Vincent Lannoo signe même une belle profession de foi artistique, voyant dans l’art (les lettres qu’écrit Paul mais aussi un simple dessin d’enfant) un vecteur d’apaisement.

Ne pas fuir la mort ou les morts, mais oser dialoguer une dernière fois avec eux pour mieux les laisser partir et nous laisser revivre : le message est beau et juste, et Lannoo, avec ses acteurs, le fait passer avec une douceur paisible qu’on lui soupçonnait, mais qu’il n’avait encore jamais laissé transparaître à l’écran. C’est désormais chose faite. Et bien faite.


Réalisation : Vincent Lannoo. Scénario : François Uzan. Avec Stéphane Guillon, Julie Gayet, Jonathan Zaccaï, Pierre Richard,… 1h30.


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