Nebraska: Sur le bas-côté de la route

Payne transforme le voyage d’un fils et son père en pépite de cinéma. Quand un roadmovie à l’américaine rencontre une comédie à l’italienne.

Denis Fernand
Nebraska: Sur le bas-côté de la route
©Merie W. Wallace

Un vieil homme marche sur le bord de la route. D’où vient-il ? Où va-t-il ? C’est la deuxième fois qu’il fugue. Pourquoi ? Une lettre lui a annoncé qu’il avait gagné un million de dollars à une loterie du Nebraska. Tout le monde connaît cette technique de marketing tellement pourrie qu’on se demande comment elle marche encore. Malheureusement, le million est devenu l’idée fixe du vieux (un peu sénile) Woody Grant. Alors son fils décide de le conduire jusqu’à Lincoln, soit 1500 - 2000 km. On passera au moins du temps ensemble, se dit-il.

On voit venir le road movie, la spécialité d’Alexander Payne, personne n’a oublié sa virée au coeur de la Nappa Valley dans "Sideways". Sauf que le père n’est pas du genre sympa mais franchement ronchon, pas du genre bavard non plus mais carrément alcoolo. Et entre le bar et la chambre du motel, il trouve le moyen de s’ouvrir le crâne à la première étape. Pas trop grave mais Lincoln attendra.

C’est l’occasion de passer par Hawthorne, sa ville natale, de revoir son frère, d’organiser des retrouvailles familiales après des décennies, imagine le fils. Le père ne montre guère d’enthousiasme. C’est que dans la famille, on s’aime semble-t-il autant que chez les libéraux à Bruxelles. On comprend de suite pourquoi Woody est parti s’installer à 1 000 km et n’est jamais revenu. Et quand on le voit arriver, quand on le croit bientôt millionnaire, ça tourne au cauchemar.

"Nebraska", c’est l’Amérique profonde, la route infinie, la station essence posée au milieu de nulle part, les petits bourgs tous pareils, quasi déserts, presque fantômes depuis que la crise des subprimes est passée par là. "Nebraska", c’est en quelque sorte l’Amérique rurale qui rencontre la comédie italienne, la féroce, celle de "L’argent de la vieille" et de "Affreux sales et méchants". Faut voir les hommes devant le poste de télé, s’accrochant à leur canette de bière comme un socialiste wallon à son siège d’intercommunale. Et les femmes ne sont pas moins maltraitées. Comment Woody a-t-il survécu 40 ans aux morsures de la langue de vipère de sa femme ? Ce n’est pas un être humain, c’est Facebook, elle n’oublie rien, faut l’entendre faire ses commentaires au cimetière.

Cette vision de l’Amérique rappelle la plage d’Hawaï des "Descendants", grise et bien bétonnée (au moins elle ne sentait pas la gaufre). Payne aime plonger les clichés de l’americana et de la famille dans son bain d’acide. Dans un premier temps, cela fait disparaître toute trace de mièvrerie et de sensiblerie. Puis, dans un deuxième, cela fait surgir un humour piquant mais jamais ironique, une beauté cachée et mélancolique.

Ce ton caustique, décalé, détaché - cette manière de nous balader dans un paysage comme dans une métaphore - cette façon de remettre les gens au volant de leur vie sans passer par la case sentimentale - cette musique, guitare sèche et trompette - ce sens du cadre - et puis enfin, cette direction d’acteurs (les cousins craignos, la mère massacrante, la touchante fadeur du fils et Bruce Dern dans le rôle de sa vie) : il y a tout ce qu’on aime dans le "Nebraska" d’Alexander Payne.

  Réalisation : Alexander Payne. Scénario : Bob Nelson. Images : Phedon Papamichael. Avec Bruce Dern, Will Forte, June Squibb… 1h55