Mrs Travers au pays de l’oncle Walt

Inspiré de faits réels, le film raconte l’histoire extraordinaire et méconnue de la création du film Mary Poppins. Découvrez la critique d'Alain Lorfèvre.

Lorfèvre Alain
Mrs Travers au pays de l’oncle Walt

Tout le monde connaît Mary Poppins. Du moins, tout le monde connaît son incarnation par Julie Andrews dans le film produit par Walt Disney. On connaît un peu moins, de son côté-ci de la Manche, sa créatrice, Pamela Travers, "Mrs Travers" pour les non-intimes.

Pendant vingt ans, celle-ci refusa les offres d’achats de droit du père de Mickey Mouse. Jusqu’à ce que, nécessité faisant loi, elle accepte en 1961 de se rendre à Burbank, aux studios Disney, pour superviser l’écriture d’une adaptation. Cinquante ans avant une certaine femme politique belge, Mrs Travers allait devenir la "Madame Non" des employés de Disney, arc-boutée sur la fidélité à la lettre de son œuvre.

"Saving Mr Banks" retrace cette confrontation entre la vieille dame - savoureusement interprétée par Emma Thompson - et "Walt" comme Disney aimait, lui, qu’on l’appelle (Tom Hanks, qui cherche moins le mimétisme physique que la précision dans la personnalité). Le choc ne fut pas que culturel : c’était aussi une conception différente de la vie et de l’éducation qui opposait les deux créateurs.

John Lee Hancock signe un film qui s’attarde moins sur la reconstitution de l’époque que sur le portrait des deux protagonistes principaux. Et, selon une recette désormais bien éprouvée du biopic depuis "The Queen" de Stephen Frears, c’est à travers un épisode précis de leur vie que l’on comprend leur pulsion motrice.

Sans suprise, ce film est produit et distribué par les studios Disney. Sans aller jusqu’à briser le mythe, il n’en montre pas moins l’homme qu’était le producteur, par petites touches. On découvre son désir d’être aimé à tout prix, sa manie de visiter les studios la nuit pour vérifier le travail de ses employés, son obsession de l’"entertainment", le secret autour de sa tabagie (et de sa maladie)… Et derrière la bonhomie de Tom Hanks transparaît surtout l’homme d’affaires, un vrai Picsou.

Emma Thompson compose, elle, une parfaite (presque trop, même) vieille fille anglaise, à cheval sur l’étiquette et ses prérogatives, incarnation de la vieille Angleterre désespérée par la vulgarité américaine… (Les authentiques enregistrements accompagnant le générique de fin attestent toutefois cette attitude.)

Certes, le scénario souligne que la volonté de Disney d’adapter Mary Poppins découlait d’une promesse faite à sa fille Jane. Mais la manière dont il emporte finalement le morceau en dit beaucoup à la fois sur son art de convaincre ses interlocuteurs, et sur son âpreté au travail.

La figure centrale du film demeure toutefois Pamela Travers. La répétition des flashbacks reconstituant son enfance en Australie et sa relation étroite avec son père (Colin Farrell) s’avère lassante au point de devenir la principale faiblesse du film. Mais le Rosebud de l’écrivain offre une clé de lecture nouvelle de son œuvre. Une lecture moins merveilleuse et sentimentaliste qu’en fit Disney au grand écran. Et ce rappel, un demi-siècle plus tard, est un bel hommage, voire une revanche posthume.A.Lo.