Les Belges sur Hollywood Boulevard

"Broken Circle Breakdown" et "Ernest et Célestine" briguent chacun une statuette. Leur nomination est le fruit d’un long et rigoureux travail de promotion. Même les dernières heures comptent avant d’arpenter le tapis rouge du Dolby Theatre.

Lorfèvre Alain
November 24, 2013- Los Angeles, California: Actor Johan Heldenbergh, Producer Dirk Impens, director Felix Van Groeningen and actress Veerle Baetens (l-r) in Hollywood on Nov. 24, 2013 during a promotional tour of their Belgian film, The Broken Circle Breakdown, which is nominated for this year's Best Foreign-language Oscar. (Eric Grigorian/Polaris) © PHOTO NEWS / PICTURES NOT INCLUDED IN THE CONTRACTS *** local caption *** 04693301
November 24, 2013- Los Angeles, California: Actor Johan Heldenbergh, Producer Dirk Impens, director Felix Van Groeningen and actress Veerle Baetens (l-r) in Hollywood on Nov. 24, 2013 during a promotional tour of their Belgian film, The Broken Circle Breakdown, which is nominated for this year's Best Foreign-language Oscar. (Eric Grigorian/Polaris) © PHOTO NEWS / PICTURES NOT INCLUDED IN THE CONTRACTS *** local caption *** 04693301 ©Photo News

La Belgique a cette année deux longs métrages en lice pour les oscars : “Broken Circle Breakdown” de Felix van Groeningen concourt dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère; “Ernest et Célestine”, coréalisé par le Français Benjamin Renner et les Belges Stéphane Aubier et Vincent Patar, dans celle du meilleur dessin animé. Le fait est exceptionnel. D’autant plus qu’en 2010, déjà, “Rundskop” du Flamand Michaël R. Roskam avait déjà été nommé dans la première catégorie.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, occuper un des trois mille sièges du Dolby Theatre, qui héberge la cérémonie, ne relève pas du hasard. Et la qualité intrinsèque d’un film ne suffit pas pour se distinguer face à ses concurrents. A titre d’exemple, “Broken Circle Breakdown” affrontait 75 productions en langue étrangère. “Ernest et Célestine” a été retenu avec quatre autres productions parmi dix-neuf longs métrages d’animation. Comme le résume Stephan Roelants, le coproducteur luxembourgeois de “Ernest et Célestine”, “ il faut d’abord vouloir y être, bien cibler ses interlocuteurs et être rigoureux dans l’organisation”.

Déjà un succès

Stephan Roelants sait de quoi il parle : ce Montois d’origine a vécu pendant cinq ans à Los Angeles, pour sa société de production Mélusine et son studio d’animation 352. Un de ses amis et associés américains, Raúl Garcia, est secrétaire de l’Académie des oscars. En 2009, déjà, Stephan Roelants avait tenté d’imposer “Panique au village”, le précédent film d’animation de Stéphane Aubier et Vincent Patar, dans la liste des nommés. “ Selon mes informations, nous aurions manqué la nomination de seulement une soixantaine de voix.”

Cette fois, le pari a réussi. Etre aux oscars face à une production Disney (“Frozen”), au carton de l’été (“Moi, Moche et Méchant 2”, production américaine mais réalisé à Paris) ou au dernier film du vétéran japonais Hayao Miyazaki (“Le vent se lève”, qui sortira chez nous prochainement), est déjà un succès.

Deux phases

Il y a deux phases dans la course aux oscars”, nous explique le producteur. “ La première consiste à se retrouver dans la ‘short list’ des nominés.” Pour les nominations, les quelque 6 000 membres de l’Académie des oscars, tous des professionnels du cinéma nord-américain, votent uniquement pour la catégorie qui les concernent : les réalisateurs pour l’Oscar du meilleur réalisateur, les producteurs pour l’Oscar du meilleur film, les gens du cinéma d’animation pour l’Oscar du meilleur film d’animation…

Il faut donc avoir une mailing list bien ciblée et s’assurer qu’un maximum de votants, sinon tous, voient le film.” Douze semaines de projections sont prévues pour les membres de l’Académie. “ Il faut essayer de passer le film durant les premières semaines. D’abord parce que l’attention et la fréquence des participants diminuent sur la durée, ensuite pour s’assurer d’un bon bouche-à-oreille.” Il faut taper juste et haut : la campagne pour “Ernest et Célestine” a débuté dès la fin de l’été, planifiée simultanément des deux côtés de l’Atlantique.

Concertation internationale

La particularité de cette campagne est que nous nous sommes concertés avec les partenaires français (Unifrance et Région Ile-de-France) et luxembourgeois (Film Fund Luxembourg) pour mutualiser nos moyens et soutenir directement le distributeur américain, Gkids, le mieux placé et le plus expérimenté”, précise Eric Franssen, manager de Wallonie-Bruxelles Images (WBI), la structure qui soutient la promotion du cinéma francophone belge à l’étranger. GKids a défini la stratégie de campagne. Pendant la phase un, elle a consisté en des projections – notamment chez Pixar et Disney – en présence du réalisateur français Benjamin Renner et l’envoi de DVD aux votants.

GKids maîtrise très bien son marché. Face aux géants de l’animation américaine, cette société dirigée par David Jesteadt et Eric Beckman promeut un cinéma d’animation d’auteur, souvent non-américain. Ils ont précédemment réussi à faire nommer aux oscars des films comme “Brendan et le secret de Kells”, “Chico et Rita” ou “Une vie de chat”. “ Ils organisent le New York International Children Film Festival. C’est un festival de référence aux Etats-Unis pour les films destinés au jeune public", souligne Stephan Roelants.

Ils y présentent en avant-première des productions étrangères. Ils invitent chaque année dans le jury des comédiens de renom. Ceux-ci font le buzz autour des films qu’ils ont apprécié. Et, parfois, acceptent dans la foulée de prêter leur voix pour le doublage américain de ceux-ci.”

De fait, doublé par des acteurs de la trempe de Forest Withaker, Paul Giamatti, William H. Macy ou l’icône du Hollywood de l’âge d’or Lauren Bacall, “Ernest et Célestine” a retenu l’attention des professionnels américains. Ils ont été intrigués par ce dessin animé européen à l’esthétique rétro, à l’univers charmant et, surtout, doté d’une innovation technique : l’animation d’aquarelle, conçue par le studio liégeois des frères Marc et Serge Umé, Digital Graphics.

Toucher 6 000 votants

Une fois le film nommé aux oscars, on entre dans la phase deux. “ Pour celle-là, il faut toucher les six mille votants de l’Académie.” Cela se fait en organisant de nouvelles projections et en envoyant des copies du film. Il faut aussi communiquer, en publiant des pleines pages de promotion du film dans les revues professionnelles comme “Variety”, “The Hollywood Reporter” ou même le plus généraliste “Los Angelest Times”.

Et il faut avoir du culot, en citant les louanges de grands noms de la profession ou de la critique. Et parfois en pratiquant la méthode Coué : “ Si on lit les annonces et publicités que Disney a publiées avant même les nominations, on a l’impression que leur film était déjà en lice. A force de le lire, même ceux qui n’ont pas vu le film sont persuadés que c’est un chef-d’œuvre.” En votant les yeux fermés pour ?

La difficulté se renforce d’ailleurs pour le film en langue étrangère. Jusqu’à l’année dernière, un comité restreint votait pour les nominations. “ On pouvait donc être sûr que tous avaient vu les films en lice. Désormais, le vote est élargi à tous les membres de l’Académie, qui doivent simplement déclarer sur l’honneur avoir vu les films de chaque catégorie”, nous explique Barbara Van Lombeek, attachée de presse chez Missing Link, qui œuvre pour le Vlaams Audiovisueel Fonds (VAF), le fonds audiovisuel flamand. Le risque est donc qu’on ne prête qu’aux riches. Heureusement pour “Broken Circle Breakdown”, les critiques dans la presse spécialisée américaine sont dithyrambiques.

Dernière ligne droite

Dans ce plan de campagne, les derniers jours demeurent cruciaux : “ beaucoup de gens votent en dernière minute”, note Barbara Van Lombeek. Il faut donc communiquer sans relâche. Mais sans excès aussi : il est notamment interdit d’envoyer plus d’une invitation à voir le film aux votants. Et les mails doivent respecter un formalisme évitant tout excès d’auto-promotion. Réalisateurs, producteurs et comédiens jouent les VRP jusqu’à la dernière minute.

La première hollywoodienne d’“Ernest et Célestine” se tient ce 28 février au Landmark Theatre. Une bonne manière de relancer l’intérêt pour le film, avec nouvelles publications des critiques américaines – très favorables. Pour “Broken Circle Breakdown”, une réception chez le consul belge a encore eu lieu le 27 février. Et Felix Van Groeningen et Veerle Baetens seront présents au déjeuner officiel des nommés au film étranger, vendredi.

Samedi, ce sera au tour du trio de réalisateurs d’“Ernest et Célestine” de faire de même à celui des prétendants à l’oscar du Meilleur film d’animation. Après, les jeux seront faits. Le verdict tombera dimanche 2 mars aux petites heures, heure belge. Quel qu’il soit, l’aventure aura été belle pour tous ceux qui y ont participé.