"The Voices" : Tueur au grand cœur

Marjane Satrapi plonge dans la tête d’un tueur en série américain… La Franco-Iranienne a définitivement tourné la page de la BD pour se consacrer au ciné. La preuve avec un 4e long métrage très éloigné de son univers personnel.

"The Voices" : Tueur au grand cœur
©DR
Heyrendt Hubert

Marjane Satrapi plonge dans la tête d’un tueur en série américain… La Franco-Iranienne a définitivement tourné la page de la BD pour se consacrer au ciné. La preuve avec un 4e long métrage très éloigné de son univers personnel. 

Il est bien loin le temps de "Persepolis" ! Huit ans après avoir ému la planète cinéma avec l’adaptation de sa bande dessinée au vitriol sur le régime iranien, suivi d’un appétissant "Poulet aux prunes" en 2011, Marjane Satrapi revient avec une comédie foutraque en anglais dans la lignée de sa "Bande des Jotas", resté inédit chez nous en 2012. A 45 ans, l’ancienne dessinatrice franco-iranienne semble plus libre que jamais !

Tourné en Allemagne mais censé se dérouler dans une petite ville industrielle des Etats-Unis, "The Voices" est un film difficilement catalogable. On y suit le quotidien de Jerry (Ryan Reynolds). Employé un peu simplet dans une entreprise de fabrication de baignoires et de WC, il tombe immédiatement sous le charme de la sculpturale Fiona (Gemma Arterton), la nouvelle employée de la compta qui fait tourner tous les regards masculins. Sauf que leur premier rendez-vous tourne court quand le jeune homme plante par mégarde un couteau dans sa poitrine. Une fois, deux fois, dix fois ! Après avoir découpé le corps en morceaux, il conserve la tête de son amour dans le frigo. Et voilà que ça lui donne des envies de revenez-y… Et pourquoi pas la petite Lisa (Anna Kendrick), qui tourne autour du brave Jerry ?

Ce qui surprend dans "The Voices", c’est le regard candide que porte Satrapi sur son héros. Schizophrène dévasté par une enfance difficile (un père violent, une mère dépressive), celui-ci n’est pas mauvais foncièrement. C’est juste qu’il entend des voix, celle de son chien Bosco et de son chat M. Moustache. Comme dans les vieux dessins animés de Disney, l’un joue la bonne conscience, le second encourage son maître dans ses pires instincts animaux…

On apprécie la façon dont Marjane Satrapi refuse de juger son héros. Son point de vue ne change que rarement : on reste dans la tête dérangée de ce pauvre Jerry, tueur au grand cœur, massacreur malgré lui. Refusant toute psychologie, Satrapi ne pense qu’en termes de cinéma. Très référencée, sa mise en scène est volontairement abstraite, théâtrale. Ses décors, ses cadres, elle les compose comme autant de planches, certaines magnifiques, comme ce vieux bowling qu’on dirait sorti d’une toile d’Edward Hopper. Tandis que la cinéaste se fait plaisir, notamment dans une scène finale de comédie musicale colorée assez irrésistible…

Et pourtant, malgré toutes ses qualités, "The Voices" n’est pas réussi. Si Satrapi parvient à imposer son univers visuel, à distiller un parfum d’étrangeté surprenant, la comédie ne décolle jamais. Manquant de rythme, assez répétitif (une tête qui parle, une deuxième…), le film laisse un sentiment mitigé. La bizarrerie oui mais pour quoi faire ? Pour dire quoi ?

Réalisation : Marjane Satrapi. Scénario : Michael R. Perry. Photographie : Maxime Alexandre. Musique : Olivier Bernet. Avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick… 1 h 43.


Marjane Satrapi : "Si j’écrivais "Persepolis 5", j’en vendrais des millions et je serais riche !"

"The Voices" : Tueur au grand cœur
©Photo News


De passage au Palais des Beaux-arts de Bruxelles fin janvier, Marjane Satrapi semblait ravie de son expérience américaine sur "The Voices", très éloigné de ses deux premiers films. "Ce film est une commande, explique-t-elle tout sourire. Le scénario a été envoyé à mon agent américain, que j’ai depuis "Persepolis". Je l’ai lu et, le soir, je me suis demandé : qu’est-ce que c’est que ce truc ? C’est une comédie mais pas vraiment. Un film d’horreur mais pas vraiment. Un drame mais pas vraiment. Cela ne me faisait penser à rien. Il y avait tout un monde à créer. Ce challenge m’intéressait."

Votre personnage principal est étrange, un tueur en série presque malgré lui…

J’ai accentué cela. Il fallait que l’on ait de la sympathie pour ce mec. Pour cela, il fallait absolument que ce ne soit pas un pervers sexuel. Il fallait que tout ce qui touche sa sexualité soit mis de côté. Il fallait en faire un garçon de 13 ans bloqué dans le corps d’un homme de 30 ans. La clé, c’est à la fin, quand la psy lui dit : "La solitude, c’est la racine de toutes les souffrances. Mais, Jerry, tu n’es pas seul." C’est un gros mensonge parce que c’est exactement ça son problème : il est tout seul avec un clébard, un chat et c’est tout. Il vit avec lui-même, il s’invente donc un monde qui lui est beaucoup plus agréable.

C’est la première fois que vous faites un film dont vous n’êtes pas à l’origine…

Cela a été salvateur. Quand j’écris un scénario, j’ai beaucoup de mal à couper; tout me semble important. Sur le scénario d’un autre, certaines choses me sautent aux yeux à la première lecture; j’ai plus de recul. Et cela m’ouvre un monde qui n’est pas le mien. J’ai beaucoup aimé cela. J’ai envie de continuer. Mais je ne dis pas que je n’écrirai plus jamais un scénario.

De la même façon, peut-on dire que vous avez fait une croix sur la bande dessinée ?

La dernière BD que j’ai publiée, c’était en 2004… J’ai pris beaucoup de plaisir à faire de la BD. Mais je contrôle tout : je pense, je dessine… Au cinéma, on a beau avoir imaginé une scène 1 000 fois, votre acteur débarque et fait une proposition à laquelle vous n’aviez pas pensé. Soudain, vous n’êtes plus le metteur en scène mais spectateur de votre film. Pareil pour le monteur, le chef décorateur, le chef op’… Mais j’adore toujours dessiner. Pour l’instant, ce qui me plaît, c’est la peinture et le cinéma. Je ne pense pas que j’ai envie de refaire de la BD.

Des dessinateurs de votre génération comme Riad Sattouf ou Joann Sfar sont également passés au cinéma…

On était dans le même atelier puis nos vies se sont séparées. Eux continuent à faire de la bande dessinée. C’est ce qu’ils voulaient faire depuis l’enfance, pas moi. A un moment, j’ai trouvé un moyen narratif qui me convenait, je l’ai utilisé. Et dès la première BD, ça a très bien marché. Mais à un moment, je me suis demandé ce que je pourrais apprendre de plus. Au cinéma, ce qui est très compliqué, c’est la technique. C’est un apprentissage au jour le jour. J’aime trouver comment on va faire ceci ou cela. Cela me passionne. J’y trouve plus mon compte. Et je veux faire les choses qui me plaisent. Si j’écrivais "Persepolis 5 : Marjane en Occident", j’en vendrais des millions et je serais très riche. Mais ai-je vraiment envie de faire cela ? Non.

Vos cadres, très colorés, plein de détails, semblent conçus comme des cases de BD. Déformation professionnelle ?

Je suis dessinatrice… Je suis par exemple obsédée par les lignes parallèles; je ne supporte pas que le haut du crâne touche le bord du cadre… Cela me rend dingue ! La symétrie, c’est très important, tout comme la colorimétrie d’un film. Si je veux un costume, je le dessine. Le dessin, c’est le meilleur exercice d’observation. Tout le monde peut dessiner, il suffit de reproduire ce que l’on regarde. J’ai un copain qui est un grand photographe. A ses étudiants, il dit toujours que la première chose à faire, c’est de dessiner. Apprenez à observer et vous ferez de meilleures photos. Le dessin, c’est la base de tout ce qui est visuel…


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