"Big Eyes" : Les yeux trop grands

Tim Burton signe une efficace bio des époux Keane, peintres imposteurs.

Alain Lorfèvre

Tim Burton signe une efficace bio des époux Keane, peintres imposteurs.

En 1965, une revue américaine qualifia Walter Keane de peintre en activité "le plus controversé et le plus bénéfique". Depuis le début des années 1960, ses peintures d’enfants au regard mélancolique et aux yeux démesurés fleurissaient sur la côte Ouest et dans les salons des stars. Certains musées en acquirent, au grand dam de certains critiques. Cinq ans plus tard, le verni se craquela, lorsque l’ex-femme de Keane, Margaret Ulbrich, révéla qu’elle était l’auteur des tableaux.

Cette histoire ne pouvait que fasciner Tim Burton. Tel Ed Wood, "le plus mauvais réalisateur de l’histoire", Walter Keane est une figure polémique de la culture populaire qui avait tout pour séduire le réalisateur : un menteur invétéré mais charismatique. Le scénario fut d’ailleurs écrit par les scénaristes d’"Ed Wood", Scott Alexander et Larry Karaszewski, qui devaient le coréaliser, avant que Burton ne reprenne le projet.

Historiquement, la trajectoire des Keane est fascinante : elle débute au moment où émerge le pop art. Keane, comme Warhol, a le flair pour la publicité. Il comprend aussi qu’il est plus intéressant de vendre mille posters d’une reproduction à un dollar qu’un seul tableau à la moitié de ce prix - leçon intégrée aujourd’hui dans les boutiques de tous les musées du monde. Cette conversion de l’art à la société de consommation est symbolisée par Burton dans une belle métaphore.

Mais pour l’ensemble, Burton est aux antipodes de son cinéma fantastique - et sans Johnny Depp. Une récréation bienvenue, après une décennie où le réalisateur et son acteur fétiche s’essoufflaient de plus en plus. Efficace, la mise en scène de Burton épate encore, comme lorsqu’il se parodie l’incontournable scène de prétoire (au rebondissement authentique).

La reconstitution du San Francisco des années 50-60 tient parfois de l’imagerie d’Epinal, mais n’est pas pour déplaire. Dans le rôle de Margaret et de Walter, Amy Adams et Christoph Waltz signent une composition respectable. Et si le second cabotine un rien, on se dit que Walter Keane devait être aussi outrancier, au point de s’obstiner à nier l’évidence jusqu’à ce qu’un juge le mette au pied du chevalet - pour une ultime pirouette de l’escroc et de l’acteur et le plus grand bonheur du réalisateur.


Réalisation : Tim Burton. Avec Amy Adams, Christoph Waltz, Terence Stamp, Danny Huston,… 1h46.