"Still Alice" : Julianne Moore mémorable

L’épreuve d’une femme victime d’Alzheimer, mise en scène avec pudeur. "Je ne suis qu’une femme qui exerce un métier", déclara un jour Julianne Moore. Depuis un quart de siècle, elle alterne avec bonheur films d’auteur et blockbusters. Critique et portrait.

Alain Lorfèvre

L’épreuve d’une femme victime d’Alzheimer, mise en scène avec pudeur. "Je ne suis qu’une femme qui exerce un métier", déclara un jour Julianne Moore. Depuis un quart de siècle, elle alterne avec bonheur films d’auteur et blockbusters. Critique et portrait.

Pour Alice Howland (Julianne Moore), linguiste réputée, cela a commencé par des petits riens : un oubli sur une liste de course, une sensation d’égarement lors d’un jogging, un nom qui lui échappe. Mais le diagnostic tombe bientôt : Alzheimer. Terrible verdict pour cette universitaire, dont les mots sont la matière et la raison d’exister. Désireuse de poursuivre sa vie et son activité le plus longtemps possible, elle commence par cacher son état à son entourage, professionnel et familial, avant de devoir l’avouer face aux conséquences de l’avancée de la maladie sur ses capacités.

Adapté du roman "L’envol du papillon" de Lisa Genova, "Still Alice" est le portrait à la fois sans fard mais délicat, de cette femme qui s’acharne aussi longtemps que possible à demeurer elle-même. Cette approche fait directement écho à la sclérose latérale amyotrophique dont fut atteint le réalisateur Richard Glatzer - cette même maladie de Charcot dont est atteint Stephen Hawking, comme on l’a revu récemment dans "Une merveilleuse histoire du temps".

Diagnostiqué il y a quatre ans, Richard Glatzer est décédé le 11 mars dernier, quelques semaines seulement après que Julianne Moore eut reçu l’Oscar de la Meilleure actrice dans un premier rôle pour son interprétation d’Alice. Le réalisateur avait tenu à poursuivre son travail et avait écrit et réalisé l’adaptation de "L’envol du papillon" avec son époux Wash Westmoreland.

Ce parallèle bénéficie au film, remarquable par sa pudeur, que renforce l’interprétation jamais démonstrative de Julianne Moore. Autour d’elle et d’Alice, les réactions alternent entre compassion appuyée de la fille aînée (Kate Bosworth délicieusement trop parfaite), fuite de l’époux (un Alec Baldwin parfait également) et rapprochement timide de la cadette, en conflit avec sa mère depuis son choix de devenir comédienne. Dans le rôle de cette dernière, Kristen Stewart achève de se débarrasser des oripeaux de "Twilight", sur un mode pas très éloigné de celui qu’elle pratiquait déjà avec bonheur dans "Sils Maria" d’Olivier Assayas.

La simplicité assumée de la réalisation en est aussi la force. L’usage des focales longues pour induire le flou qui envahit peu à peu la mémoire d’Alice, pour laquelle le monde se réduit bientôt uniquement à l’instant présent et à son environnement direct. Evitant tout pathos, respectant la dignité de son héroïne jusqu’à son final, Richard Glatzer et Wash Westmoreland ont signé une réflexion puissante sur l’intimité de la maladie. Juste une histoire individuelle, juste un (double, voire triple, avec leur comédienne) regard, mais pour rappeler qu’avant d’être réduit à leur affection les victimes des maladies dégénératives restent d’abord elles-mêmes - même si elles l’ont oublié.

Réalisation : Richard Glatzer et Wash Westmoreland. Avec Julianne Moore, Alec Baldwin, Kristen Stewart,… 1h41.


Julianne Moore, star modeste aux rôles complexes

"Still Alice" : Julianne Moore mémorable
©Photo News


Quelle année, pour Julianne Moore ! Janvier 2014 : elle reçoit un Golden Globe pour son incarnation de Sarah Palin dans le téléfilm "Game Change". En mai, le jury du Festival de Cannes lui décerne le prix d’interprétation pour "Maps to the Stars" de David Cronenberg. Et dès la fin de l’été dernier, elle commence à collectionner les prix pour son interprétation dans "Still Alice" - jusqu’à décrocher son premier Oscar le 22 février dernier, après quatre nominations précédentes malheureuses. Autant dire qu’après un quart de siècle de carrière à l’écran, la comédienne américaine est, à 54 ans, en pleine possession de son art.

Le fait qu’elle reçoive la récompense suprême du cinéma américain précisément pour "Still Alice" est remarquable, tant son personnage synthétise ses rôles de prédilection. Que ce soit dans le cinéma commercial ou le cinéma d’auteur, Julianne Moore, de son propre aveu, préfère aux rôles de "femme forte" ceux de femmes ordinaires en proie à des émotions fortes.

La critique du "Guardian" Kira Cochrane remarque d’ailleurs que, dans la majorité de ses interprétations, Julianne Moore module et nuance les émotions, positives ou négatives, de ses personnages, jusqu’à un moment de rupture qui constitue, selon notre consœur"la marque de fabrique" de la comédienne.

Loin de chercher la performance pour la performance, la comédienne expliquait en 2002, lors d’un entretien dans l’émission "Inside the Actors Studio", préférer laisser "95 % de l’interprétation surgir sur le plateau de tournage" : "J’essaie de me forger une idée du personnage. Ensuite, je veux que les événements se déroulent devant la caméra." Le but est "d’essayer de vous mettre en situation de laisser les émotions surgir en vous et non d’apporter vous-même l’émotion" .

Forte de cette méthode, la comédienne excelle lorsqu’il s’agit de forger un personnage en quelques scènes, comme dans "The Big Lebowski" (1998) des frères Coen, "Les Fils de l’homme" (2006) d’Alfonso Cuarón (où son personnage, qui disparaît rapidement, laisse une empreinte durable) ou "A Single Man" (2009) de Tom Ford, bouleversante en amoureuse transie du célibataire homosexuel incarné par Colin Firth.

Peu de fausses notes détonnent dans sa filmographie, depuis sa première apparition en 1990 dans "Darkside, les contes de la nuit noire", de John Harrison. La critique et le public la repèrent trois ans plus tard dans "Short Cuts" de Robert Altman où elle jouait la femme peintre de Matthew Modine. Elle se fait aussi remarquer à la même époque dans "Vanya, 42e rue", ultime film de Louis Malle.

Son teint d’albâtre, ses taches de rousseurs parsemées sur le corps, sa tignasse d’un auburn éclatant et son sourire ravageur feront merveille dans "Boogie Nights" (1997) de Paul Thomas Anderson, où son incarnation d’une star du porno des années 1970 lui vaut sa première nomination à l’Oscar. La même année, elle démontre sa capacité à se mettre au service d’un blockbuster dans "Jurassic Park" de Steven Spielberg.

"C’est Hollywood quand j’ai besoin d’argent, et les indépendants quand je n’ai pas besoin de refaire ma cuisine , déclarait-elle en 2008 à "La Libre". Je rigole, mais c’est vrai. Comme tout le monde, j’ai des fins de mois. […] J’ai de la chance d’avoir pu faire des films commerciaux, et ce sont des films que j’aime aussi. D’ailleurs, il est pratiquement impossible de faire une carrière uniquement dans le cinéma indépendant. Il faut représenter un certain box-office et cela aide aussi à monter certains films."

Depuis "Still Alice", elle a ainsi enchaîné les tournages de deux épisodes de la saga "Hunger Games" et celui du film de fantasy "Seventh Son", avant de repasser devant la caméra de Rebecca Miller pour "Maggie’s Plan", en compagnie de Greta Gerwig. Dans ce grand écart permanent, Julianne Moore fait preuve d’une remarquable constance (d’interprétation) dans la diversité (des rôles, des genres, des registres). Rarement le terme éclectique s’est aussi bien appliqué à un(e) comédien(ne). A une exception - notable - près : Julianne Moore a échoué à percer sur les planches. Ses débuts à Broadway en 2006 (dans la pièce de David Hare "The Vertical Hour") furent en échec - peut-être précisément parce que la comédienne excelle dans "l’instant présent" face à la caméra et peine à retrouver ce naturelle dans une représentation qui exige des répétitions.

Fait remarquable, aux Etats-Unis, Julianne Moore est ouvertement athée et promeut les droits des homosexuels - elle a joué avec Annette Benning un couple lesbien dans "The Kids Are All Right" de Lisa Cholodenko. Star humble - "je suis juste une femme qui exerce un métier" - Julianne Moore mène une existence discrète, ce que les médias lui rendent bien, préservant sa vie privée.