"Les Moomins sur la Riviera" : Escapade rondement menée

Adaptation délicieuse d’un classique de la littérature jeunesse scandinave.

Alain Lorfèvre

Adaptation délicieuse d’un classique de la littérature jeunesse scandinave. Le réalisateur allie la spontanéité française à la rigoureuse préparation nipponne. Ici au service d’une œuvre couvée par les ayants droit.

Quelque part, au bord d’un fjord, la famille Moomin - Papa, Mama et leur fils Moomin - mène une vie paisible, au rythme des saisons et des barbecues entre amis. L’arrivée d’une bande de pirates un peu maladroits va les entraîner dans un grand voyage, avec des compagnons de route inattendus. De croisière en tempête, les Moomins et leur équipage vont échouer sur la très chic Riviera - pour le plus grand bonheur de Snorkmaiden, la petite ami de Moomin. Et quand un malentendu les fait accueillir en grande pompe au Grand-Hôtel de la station balnéaire, les Moomins deviennent l’objet des attentions de la jet-set locale. Les Moomins, croisement entre des hippopotames blancs et des Barbapapa, ont été créés par l’illustratrice et auteur pour enfants finlandaise Tove (prononcez "Touvé") Jansson pour distraire les enfants pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette famille adorable est devenue en Scandinavie - et au Japon - aussi populaire que Babar, les Schtroumpfs ou Hello Kitty.

Les Moomins ont leurs produits dérivés, des poupées à leur effigie et un parc d’attractions qui reproduit leur habitat naturel - car les Moomins sont aussi avant l’heure une ode écologique à un art de vivre naturel. Au total, 10 millions de livres, traduits dans 44 langues, ont été vendus dans le monde. Après des adaptations en télévision et une tentative en stop-motion, les Moomins partent cette fois à la conquête des écrans mondiaux sous les auspices du réalisateur français Xavier Picard. Ce dernier a opté à bon escient pour un dessin animé en 2D traditionnelle - laquelle connaît un vivifiant regain d’intérêt sur le marché, comme en témoigne encore la sortie récente du très beau "Le Garçon et le monde" d’Alê Abreu (lire notre critique).

A l’instar d’"Ernest et Célestine" de bonne mémoire, qui réussissait à transposer à l’écran la patte de Gabrielle Vincent, "Les Moomins sur la Riviera" reproduit la simplicité du trait de Tove Jansson et réussit à traduire sa palette de couleurs pastel. Le résultat est d’un charme délicieux. S’il évoque l’esthétique stylisée de l’animation occidentale des années 50-60 - façon Hanna-Barbera, la qualité technique et la fluidité de l’animation sont caractéristiques de l’excellence des studios européens des années 2000.

Et tout comme celui de "Ernest et Célestine", ce long métrage aborde l’univers par petites touches, contant une grande histoire à partir d’une succession de petites péripéties ou gags qui permettront aux plus jeunes des spectateurs, qui constituent son cœur de cible, de ne jamais décrocher du récit. Xavier Picard donne vie à un imaginaire d’enfant, créant un cocon visuel dont on rechigne à sortir tant on s’y sent bien. A l’image de ses héros, son film est joyeusement bonhomme. Et si bons sentiments il y a, ceux-ci ne fleurent pas la guimauve industrielle. Il s’en dégage plutôt une essence homéopathique, aux vertus apaisantes.


Réalisation : Xavier Picard. D’après les livres de Tove Jansson.


La double expérien ce européenne et japonaise de Xavier Picard

Fort d’un quart de siècle d’expérience en France et au Japon, le réalisateur français Xavier Picard nous faisait part de son travail sur les Moomins lors de son passage au Festival Anima en février dernier.

Comment avez-vous découvert les Moomins, méconnus en France ?

Lors de mon travail au Japon, où j’ai découvert qu’ils étaient extrêmement populaires. Les livres de Tove Jansson sont des best-sellers, de même que les bandes dessinées qu’en a tirées son frère. Il y a même un "Café Moomin", où l’on mange "moomin" et où les enfants peuvent passer du temps avec un Moomin… Je me suis précipité pour rencontrer les ayants droit. Beaucoup de studios - des grands studios - étaient intéressés. Sofia Jansson, la nièce de Tove Jansson, qui gère les droits, a été sensible à l’approche artistique que je proposais. Pour les convaincre, je leur ai présenté un court métrage de deux minutes que nous avons réalisé dans mon studio à Paris. Il nous a fallu six mois pour réaliser cette démo. Je tenais à préserver un trait simple, tenant presque de l’esquisse. Il fallait aussi développer tout une gamme de couleurs. Nous avons dû l’inventer en majeure partie, car nous avions peu de références sur le travail pictural de Tove Jansson. Ce sont ces choix qui ont fini par emporter la décision et nous n’avons pratiquement plus changé notre bible graphique après ce pilote.

Vous avez la double expérience professionnelle : Europe et Japon, qui ont des cinémas d’animation très différents, et très typé pour le second. Que conservez-vous de ces deux cultures ?

Je dirais qu’en Europe, ou, du moins, en France, on travaille à l’intuition. On se lance rapidement dans la mise en place de l’univers, on y a souvent au feeling. Cette spontanéité offre des œuvres très fortes, très originales, mais pose parfois des problèmes en cours de production, car on ne prend conscience qu’au fur et à mesure de ce qui manque ou de ce qui ne s’accorde pas très bien. Au Japon, la mise en place et le développement sont plus lents. Toutes les pistes sont explorées, on va au fond des choses, au prix d’infinies recherches. Mais l’avantage de cette lenteur méticuleuse est que, une fois la production proprement dite entamée, on travaille sur des fondations créatives solides. Les choses se déroulent toutes seules.

La notoriété des "Moomins" vous donne accès à un marché international.

Les Moomins ont 70 ans. C’est déjà une assise formidable. Et nous avons veillé à leur conserver leur caractère intemporel. L’animation 2D et le style que nous avons choisi peuvent paraître désuets, mais du coup ils ne seront jamais démodés. Nous avons présenté le film au Japon et le producteur de Mamoru Oshii ("Ghost in the Shell") nous a fait un magnifique compliment. Selon lui, un film d’animation est réussi s’il peut encore être vu dans un siècle. Et il m’a dit qu’à ses yeux, ce serait le cas des "Moomins sur la Riviera".

Même s’il est régulièrement question de difficulté financière, le cinéma d’animation semble traverser un âge d’or.

Certes, la concurrence est forte. Mais quand je vois la majorité des films d’animation sortis depuis un an, il y a une moyenne qualitative plus élevée que dans le cinéma en prises de vues réelles. La question est de savoir si cette croissance se maintiendra. Le film d’animation coûte cher et est long à réaliser. C’est une réalité de production très spécifique, à laquelle tout le marché n’est pas encore habitué. Mais nous sommes dans un environnement très favorable pour le moment : le public suit. Et cela permet plus de diversité dans les genres, les styles, les esthétiques. On peut viser des publics différents. On n’avait jamais connu ça.