"Mon amie Victoria" : Un film en Noires et Blancs

Une jeune Française black flotte dans l’existence. Un choix déchirant va la transformer en héroïne. Coup de cœur.

Denis Fernand

Une jeune Française black flotte dans l’existence. Un choix déchirant va la transformer en héroïne. Coup de cœur.

Le tout dernier plan montre une femme assise sur le banc d’un arrêt de transport en commun, un petit garçon blotti contre elle. Le bus arrive et ils montent. La scène est banale, mais filmée de dos, alors que la pluie ruisselle sur la paroi vitrée, l’image de plus en plus floue dégage quelque chose de poétique, d’atmosphérique, d’un lyrisme poignant qui rend les mélodrames inoubliables. La mise en scène a transformé une existence en destin.

Les règles existent pour être transgressées, Jean-Paul Civeyrac choisit de passer outre le discrédit dont souffre la voix off, cette béquille des tâcherons ou des documentaristes qui en abusent pour dire ce qu’ils sont incapables de montrer. Mais à qui appartient cette voix off qui accompagne le film, d’un bout à l’autre ? Qui parle de Victoria ? On ne le saura qu’après la scène inaugurale qui contient déjà tout le récit.

Victoria, une gamine de 8 ans, attend à la sortie d’une école parisienne. Elle vit seule avec sa tante, soudainement hospitalisée. L’école a lancé un SOS et une famille s’est proposée pour héberger la petite au pied levé. Elle ne connaît pas le garçon qui doit venir la chercher et lui ne connaît la fillette. Comme on ne lui a pas dit qu’elle était black, il ne l’a pas repérée. Elle reste abandonnée sur le trottoir. Heureusement, le garçon revient sur ses pas, l’emmène dans un appartement tellement grand, avec une chambre pour elle toute seule, une salle de bains parfumée, une maman si douce et un gentil grand garçon sur l’épaule duquel elle va s’endormir. Une parenthèse enchantée qu’elle n’oubliera jamais.

Le lendemain, une amie de sa tante accueillera Victoria chez elle. Elle deviendra bien vite sa mère adoptive - la tante ne survivra pas -, et sa fille deviendra la sœur de Victoria. Et aussi la voix de la narratrice. C’est qu’elle trouvera plus tard dans la vie de Victoria la matière de son premier roman.

Cette voix off a donc une ambition littéraire qui se marque, notamment par la précision de l’observation et l’interprétation psychologique des principaux événements de l’existence de Victoria. A tel point que l’actrice ne semble avoir plus rien à jouer. Le choix logique de Civeyrac aurait été de confier le rôle à une actrice dotée d’une forte présence. Il fait le contraire, préférant une comédienne dégageant une absence, une sorte de flottement permanent.

Pourtant, la voix off s’obstine à vouloir faire de Victoria une héroïne. A raison, car on finit par prendre conscience de son destin romanesque, lorsqu’elle porte un choix déchirant digne d’un héros de roman afin que sa propre fille puisse vivre la vie dont elle a rêvé, qu’elle puisse entrer dans cet appartement merveilleux sans en être chassée après une nuit.

Et alors que cette idée romanesque prend corps dans l’esprit du spectateur avec une puissance émotionnelle digne de Douglas Sirk, Jean-Paul Civeyrac livre une analyse à la fois brutale et complexe sur l’exclusion qui est aujourd’hui une affaire de couleur de peau. Les barrières sont d’autant plus insurmontables qu’elles sont dépouillées de discours idéologiques et qu’elles séparent des gens de bonne volonté à l’image de ces socialistes bobos qui occupent l’appartement.

C’est prodigieux la façon dont Civeyrac parvient à délivrer ce constat implacable à l’intérieur d’un récit rendu romanesque par la voix off et par les ellipses qui sollicitent l’imagination du spectateur au départ d’un roman de Doris Lessing. Ce n’est pas le moins surprenant que de voir un roman se déroulant à Londres coller à la réalité française, preuve s’il en est qu’on a dépassé la surface pour toucher le cœur d’une réalité.

Le bus s’en va et on ne pourra jamais oublier Victoria et son petit garçon car on emporte avec soi un film poignant, en Noires et Blancs.

Réalisation, scénario : Jean-Paul Civeyrac d’après "Victoria et les Staveney" de Doris Lessing. Avec Guslagie Malanda, Pierre Andrau, Pascal Greggory, Catherine Mouchet… 1h35.


Entre Doris Lessing et Guslagie Malanda

Quel chemin a conduit Jean-Paul Civeyrac chez Doris Lessing ? "C’est une proposition de mon producteur", confesse le réalisateur. "J’ai lu l’ouvrage d’une traite en me demandant où il allait. Il y avait à la fois le romanesque et la précision de l’analyse, à la fois les rapports de classe et la condition de l’étranger. J’ai toujours oscillé entre des films oniriques, à la frontière du fantastique et des films plus ancrés dans la réalité. J’avais envie de parler de la réalité française, ce livre me le permettait. Et c’est aussi un film qui dépend de son actrice, qui est à la fois personne et personnage. Guslagie Malanda n’est pas du tout Victoria dans la vie, mais avec une autre actrice le film aurait été totalement différent. Comme tout le monde, j’admire un acteur dans un rôle de composition, comme j’admire un virtuose en musique. Toutefois, ce n’est pas ce qui me touche, je préfère quand l’acteur s’abandonne, quand il y a un peu de sa personne. La façon dont elle est filmée contamine la mise en scène. Les gros plans et les minuscules mouvements de caméra donnent une impression de flottement, de fluidité. C’est ce qui permet au film de vibrer."

Le point de vue de Jean-Paul Civerac a ceci de particulier qu’il utilise la mise en scène, qu’il déploie le romanesque pour délivrer une analyse très brutale sur l’exclusion dont sont victimes ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau. Toutefois, il ne stigmatise personne, pas même les bobos socialistes partagés entre deux attitudes, le refus de l’enfant ou son accueil tellement chaleureux que la mère s’en trouve dépossédée. Comme si c’était sans solution. "C’est le constat du film du livre de Doris Lessing. Ces ‘bobos socialistes’ ont une subjectivité, une responsabilité morale mais ils sont coincés par la situation. Le film expose les contradictions, la complexité de la question, mais il n’est pas un prétexte à débat. J’ai participé à de nombreuses rencontres avec le public, les gens sont d’abord touchés par la forme, par la mélancolie du personnage, par la dimension littéraire. Dans les discussions, la dimension politique arrive toujours après. Il faut aimer les gens quand on les montre même s’ils sont critiquables. Sinon, c’est du massacre. Je ne suis pas loin de Truffaut qui disait qu’il ne ferait jamais un film sur un nazi car il finirait par le rendre aimable. C’est compliqué de montrer des gens qu’on n’aime pas. C’est ma limite."

Au final "Mon amie Victoria" est un mélodrame qui vibre comme ceux de Sirk, de Minnelli, de Stahl par le mystère de son personnage qui se comporte en héroïne mais refuse de l’être. "Il n’y a rien dans ma vie, tu ne pourras jamais faire un roman avec moi", dit-elle à sa sœur. "Elle ne prémédite rien. Pourquoi garde-t-elle l’enfant, pourquoi cache-t-elle son existence à Thomas ? Le film n’en dit rien et Doris Lessing non plus. C’est une opacité que chacun peut remplir comme il veut. Chacun peut avoir sa réponse."


Jean-Paul Civeyrac et la voix off

"Mon amie Victoria" : Un film en Noires et Blancs
©DR


Le film se termine par un plan magnifique qui donne le temps au spectateur de conclure, d’emporter le film avec lui. A quel moment avez-vous conçu cette fin ? Pensiez-vous transmettre le film au spectateur comme un relayeur passe le témoin ?

Quand j’écris un scénario, je n’imagine pas tout. C’est quand j’ai trouvé ce décor que je me suis dit que cela pouvait se terminer de cette façon. Car il y a un côté mélancolique. La vitre de l’abribus installe une distance qui permet de garder un certain mystère. Le film n’est pas difficile à comprendre mais il permet de faire réfléchir. C’est en tout cas le sentiment que j’ai éprouvé en lisant le livre de Doris Lessing dont je respecte la trame. Il nous laisse avec ces choses posées sur la table. Chacun peut le poursuivre.

Ce dernier plan donne le temps de repenser au premier, à ces enfants qui jouent autour d’un arbre, très vieux, avec des racines forcément très profondes.

Je l’ai choisi au montage. Le scénario ne commençait pas par "deux enfants jouent autour d’un arbre". L’arbre était somptueux, le plan me semblait bien, je me suis dit qu’on pouvait ouvrir le film comme cela. Effectivement, il raconte déjà le film mais le spectateur ne le sait pas. Il s’en souvient peut-être lorsqu’il arrive à la fin. Mais si j’avais mis ce plan à la fin, il aurait paru lourd.

Vous dites que vous avez respecté l’ouvrage de Doris Lessing, vous l’avez toutefois transporté de Londres à Paris.

L’adaptation s’est déroulée en deux temps. La première adaptation était plus proche de la chronique sociale, j’y avais intégré des événements de l’actualité française. Pour des raisons budgétaires, j’ai dû raccourcir le scénario. Et comme je déteste l’idée de faire un film au rabais, j’ai préféré réécrire le scénario et la dimension romanesque s’est installée par le fait que c’était l’amie qui racontait l’histoire.

C’est l’effet de la voix off.

Il y avait une voix off dans la première version, mais c’était la voix d’un narrateur objectif, comme François Truffaut dans "Les deux Anglaises et le continent". Mais en faisant de la voix, celle d’un personnage, le récit est devenu plus mélodramatique, plus intimiste, plus romanesque. Elle raconte beaucoup de choses mais bute sur l’essentiel, le mystère du personnage principal.

Comme la voix off détaille tout, l’actrice semble ne plus avoir grand-chose à jouer. Mais au lieu de compenser avec une comédienne dotée d’une forte présence, pourquoi faites-vous le choix contraire, d’une actrice avec une forte absence ?

Guslagie Malanda rend cette absence très présente. Elle n’est pas l’absence, elle est dans l’entre-deux, entre elle-même et les autres, entre la France et les étrangers. Elle vit dans un univers parallèle. Comme une autiste même s’il n’a pas de problème clinique.