Shaun le mouton: L’échappée bêle

Shaun le mouton ne connaît ni la crise, ni la censure, ni les obstacles de religion ou de langue (et les coûts du doublage). Et le voici qui déboule avec sa bande de copains moutons. Critique

Lorfèvre Alain

Le plus poilant des ovins réussit son passage au grand écran. Imparable.

L’histoire de la bande dessinée ou du cinéma regorge de seconds rôles devenus stars par accident. Charlot, le vagabond de Charlie Chaplin, est né d’une silhouette dans un court métrage muet dont il n’était pas la vedette. Shaun le mouton, pas plus bavard que son illustre aîné, mais tout aussi expressif et hilarant, est apparu il y a tout juste vingt ans comme "animal secondaire" dans "Rasé de près", le troisième moyen métrage des aventures de Wallace et Gromit. Un oscar et cent trente courts métrages plus tard, Shaun est connu mondialement, de Bristol, sa ville anglaise natale, à Tokyo en passant par quelque cent septante autres pays : le mouton ne connaît ni la crise, ni la censure, ni les obstacles de religion ou de langue (et les coûts du doublage). Et le voici qui déboule avec sa bande de copains moutons.

Une sacrée bande qui décide un jour qu’elle en marre du train-train fermier - broute, dort et laisse-toi tondre. N’appréciant guère sa dernière tonte, Shaun, en ado malicieux, manigance une mise au vert du patron des lieux. Et tant pis si Bitzer, le chien de la ferme, voit les choses d’un autre œil. Le plan fonctionne à merveille jusqu’à ce qu’un incident précipite le fermier tout droit en direction de la ville - et que les cochons de l’auge voisine font main basse sur la maison, le frigo et la télévision. Shaun d’abord, son ange canin ensuite, puis tout le troupeau échoue à leur tour dans la grande cité. Où ils vont rapidement attirer la suspicion de Trumper, un agent de la SPA un tantinet trop zélé. Pendant ce temps, le fermier, plus tête en l’air que jamais, s’est découvert une nouvelle vocation…

Si Shaun est né devant la caméra de Nick Park, c’est son papa adoptif qui préside désormais à sa destinée. Richard Starzack n’est pas n’importe qui. Avec les fondateurs d’Aardman, Peter Lord et David Sproxton, et Nick Park, il a été un des premiers employés du studio, en 1985. A l’époque, il apparaît aux génériques des courts métrages sous son vrai nom de Richard Goleszowski. "Golly", comme chacun le surnomme chez Aardman, a hérité du personnage lorsqu’il est intervenu sur la série TV comme "script doctor" - ces "docteurs en écriture" chargés d’améliorer ou de corriger un scénario qui "coince". Il est à son tour épaulé d’un scénariste pour la réalisation de ce film, Mark Burton (qui n’est en rien apparenté avec Tim, malgré leur amour commun de l’animation en stop-motion).

Le tandem a réussi la gageure de préserver au grand écran la particularité de la série web et TV, à savoir l’absence de dialogue. "Shaun le mouton" est un film burlesque, qui renoue avec la tradition de la "slapstick comedy" chère à Chaplin ou Buster Keaton - les sons et les onomatopées en plus. Sans abuser du second degré, le scénario trouve un équilibre entre un humour frontal - qui ravira les plus jeunes - et des références, clins d’oeil ou hommage qui séduiront les aînés ("Taxi Driver", "Le silence des agneaux" - évidemment…). Le film réunit même deux générations de spectateurs : lorsque les moutons, pour passer inaperçus, se déguisent en humain, Timmy, l’agneau du groupe, est métamorphosé en un accessoire que les fans de la première heure de Shaun reconnaîtront. Sans excès de pathos, "Shaun le mouton" est aussi une réflexion sur la famille - une famille "contre-nature" de surcroît, qui est peut-être plus une communauté, à laquelle vient s’ajouter Slip, une gentille chienne pas trop gâtée par la nature… Au terme de son voyage, plein de rebondissements et de péripéties, l’ado rebelle fera amende honorable lorsqu’il réalisera que l’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs. Une bêêêêle leçon de vie.Alain Lorfèvre

Shaun le mouton: L’échappée bêle
©dr

 Réalisation et scénario : Richard Starzack et Mark Burton. Avec les bêlements de Justin Fetcher, John Sparkes, Omid Djalili… 1h25.