"Hungry Hearts" : L’amour maladif d’une mère

Adam Driver et Alba Rohrwacher s’affrontent dans un thriller psychologique glacial.

Hubert Heyrendt

Adam Driver et Alba Rohrwacher s’affrontent dans un thriller psychologique glacial.

Une jeune femme se retrouve coincée dans les toilettes d’un resto chinois de Manhattan. La situation est cocasse car elle n’est pas seule. Un jeune homme, malade, est sur le trône et l’odeur est assez repoussante… Quelques heures après cette rencontre inattendue, Mina et Jude se retrouvent dans le même lit. En quelques scènes brèves et autant d’ellipses bien pensées, on voit leur relation évoluer. Mina s’attache à Jude. Elle est enceinte. Ils se marient à Coney Island… Une image du couple idéal. Jusqu’à ce que le bébé naisse…

Trois ans après "La solitude des nombres premiers", l’Italien Saverio Costanzo revient avec "Hungry Hearts", son premier film en anglais, tourné à New York. Il confie à nouveau à Alba Rohrwacher, sa compagne, un rôle très douloureux. Face à Adam Driver (l’acteur qui monte, que l’on reverra notamment chez Scorsese et dans "Star Wars"), la jeune comédienne italienne incarne une mère qui, par amour pour son bébé, met sa vie en danger, refusant tous les traitements et de le nourrir de façon classique alors que sa croissance est problématique. Au point de provoquer une inquiétude grandissante chez son mari, qui craint pour la vie de leur enfant.

Le cinéaste cite "Une femme sous influence" de John Cassavetes comme inspiration majeure pour ce portrait de femme à la lisière de la folie. Mais les enjeux sont assez différents. Dans "Hungry Hearts", les névroses sont différentes, actualisées en tout cas. Face à un monde de plus en plus anxiogène, Mina se réfugie dans la voyance, la peur des ondes, le végétalisme, les médecines alternatives, les remèdes de bonne femme… Autant de comportements qui gagnent du terrain dans un monde que l’on croyait pourtant rompu au rationalisme. Autant de thématiques de purification, de propreté maladive annoncées dès la première scène, qui prend alors tout son sens malgré son ton de comédie scatologique…

Costanzo a longtemps vécu à New York. Cela se sent dans sa façon de capter le parfum qui se dégage d’une ville sans verser dans la carte postale. Une justesse, une rigueur qui permettent au film de sonner juste. Au moins dans un premier temps. A mesure que le récit avance, "Hungry Hearts" se mue en un thriller psychologique presque fantastique, appuyé de quelques effets un peu faciles (musique inquiétante, angles de caméra déformants…). Pourtant, on reste scotché en se demandant comment l’histoire va évoluer, à mesure que le "bébé" (qui ne porte pas de nom) se retrouve tiraillé entre deux personnages mus chacun par l’amour. Un homme et une femme campés par Adam Driver et Alba Rohrwacher, tous deux impressionnants. Entre les deux comédiens, aux physiques très singuliers, l’alchimie est immédiate.

Et si le rythme fléchit quelque peu dans la dernière partie, un peu trop axée sur le thriller psychologique, "Hungry Hearts" reste une interrogation passionnante sur l’amour malade d’une mère pour son enfant. Jusque dans un final marquant, seul dénouement possible à la situation inextricable dans laquelle est plongé le couple…


"Hungry Hearts" : L’amour maladif d’une mère
©D.R.

 Scénario & réalisation : Saverio Costanzo (d’après le roman de Marco Franzoso). Photographie : Fabio Cianchetti. Musique : Nicola Piovani. Montage : Francesca Calvelli. Avec Adam Driver, Alba Rohrwacher, Roberta Maxwell… 1h49.