"Le labyrinthe du silence" : Le devoir de mémoire en ac tion

Comment l’Allemagne a refusé l’oubli pour juger les crimes Auschwitz. Né en Italie d’une mère allemande, ayant grandi en Allemagne, l’acteur Giulio Ricciarelli se fait réalisateur pour aborder la question du travail de mémoire après la Shoah. Critique et entretien.

Hubert Heyrendt

Comment l’Allemagne a refusé l’oubli pour juger les crimes Auschwitz. Né en Italie d’une mère allemande, ayant grandi en Allemagne, l’acteur Giulio Ricciarelli se fait réalisateur pour aborder la question du travail de mémoire après la Shoah. Critique et entretien.

Tout juste nommé procureur à Francfort en 1958, Johann Radmann (Alexander Fehling) est bourré d’enthousiasme et de confiance en la justice. Même s’il ne plaide, pour le moment, que des affaires de second ordre. C’est d’ailleurs en la faisant condamner à 50 marks d’amende pour conduite sans permis qu’il rencontre sa future fiancée, Marlene (Friederike Becht)… Ils sont jeunes, promis à un avenir radieux mais Johann va être rattrapé par le passé de son pays quand il accepte d’enquêter, à la demande d’un journaliste, sur un professeur ancien officier à Auschwitz. Au tribunal, personne ne voit d’un bon œil que l’on rouvre ainsi de vieilles blessures. Soutenu par le procureur général Fritz Bauer, rentré d’exil en Suède, le jeune homme va pourtant tenir bon et plonger dans l’horreur insondable du régime nazi…

Pour son premier long métrage en tant que réalisateur, l’acteur italo-allemand Giulio Ricciarelli s’est intéressé à un moment capital de l’histoire de l’Allemagne, même si moins connu que les grands procès de Nuremberg ou d’Eichmann à Jérusalem : le procès intenté par deux procureurs de Francfort à l’encontre des criminels nazis d’Auschwitz. Au total, 121 rescapés viendront apporter leur témoignage (que l’on peut entendre au musée juif de Berlin) et 17 des 19 personnes poursuivies seront condamnées même si aucun ponte du régime (dont le Dr Mengele) n’aura pu être poursuivi.

Très classique dans sa mise en forme, "Le labyrinthe du silence" est un film historique très tenu, à défaut de renouveler le genre. Réalisé avec soin, bénéficiant d’un casting d’acteurs allemands solide, le film est transcendé par son sujet. Malgré un côté un peu manichéen - le jeune procureur incorruptible face au reste de la société allemande -, Ricciarelli réussit pourtant à rendre clairement compte du travail de mémoire en train de s’écrire.

Quinze ans après la fin de la guerre, l’Allemagne semble en effet incapable d’ouvrir les yeux sur sa compromission avec la pire dictature du XXe siècle. Auschwitz ? Un simple camp de prisonniers, comme en avaient les Français ou les Américains ! Ce n’est qu’en recueillant les premiers témoignages de juifs rescapés de la barbarie que le jeune Johann Radmann (un personnage fictif, ce qui brouille malheureusement un peu les pistes) prend réellement conscience de ce qui est arrivé. C’est ce combat contre l’oubli qu’il va mener contre vents et marées.

Un combat impossible car au début des années 60, les anciens nazis sont partout, dans la fonction publique, dans l’administration, dans l’enseignement… Chaque enfant peut d’ailleurs se poser la question : mon père a-t-il été un SS ? Mais jamais il ne s’agit de condamner un peuple, une nation. Il s’agit au contraire de lui permettre de relever la tête en affrontant la noirceur de son passé. Un travail de mémoire qui ne s’arrête jamais. Comme en témoignent les manifestations néonazies anti-musulmanes à Dresde il y a quelques semaines…

Réalisation : Giulio Ricciarelli. Scénario : Giulio Ricciarelli & Elisabeth Bartel. Photographie : Roman Osin. Musique : Niki Reiser & Sebastian Pille. Avec Alexander Fehling, Johannes Krisch, Friederike Becht… 2h02.


"Le procès d’Auschwitz a marqué un tournant dans la conscience allemande"

"Le labyrinthe du silence" : Le devoir de mémoire en ac tion
©Lumière


Elégant dans un costume sombre, Giulio Ricciarelli était de passage à Bruxelles il y a quelques jours pour parler de son premier film en tant que réalisateur, où il revient sur le procès d’Auschwitz.

Pourquoi avoir choisi, pour votre premier film, un sujet aussi grave et important ?

La première chose que je voulais, c’était faire un film. Elisabeth Bartel (la coscénariste, NdlR) avait lu un article sur le sujet et s’était lancée dans des recherches. J’ai réalisé qu’en fait, je ne connaissais quasiment rien sur ce sujet. En Allemagne, on a beaucoup de cours d’Histoire mais cela va jusque 1945 et puis cela reprend à la fin des années 60. J’avais l’impression qu’il y avait l’horreur des crimes de la guerre et puis le travail de mémoire exemplaire de l’Allemagne. Mais la vérité, c’est que pendant presque 20 ans, le pays a tout fait pour essayer d’oublier, pour ne pas en parler. Au départ, cela n’a rien de personnel; mon grand-père ne faisait pas partie du parti nazi par exemple. Mais c’est devenu très personnel ensuite : le développement du personnage, l’humilité qu’il doit apprendre…

En tant qu’Italien, que pensez-vous du travail de mémoire effectué en Italie après la période fasciste ?

Je ne pense pas que ce travail ait été fait. Il y a notamment tout ce qui s’est passé dans les colonies, ce que l’Italie a fait là-bas… L’Allemagne a aussi d’abord essayé de ne pas y penser mais c’était tellement énorme qu’il était impossible de ne pas affronter ce passé. Je pense que le film est très universel. J’étais l’autre jour à une projection à Amsterdam. Une Vietnamienne est venue me parler, en pleurs, des "champs de la mort" cambodgiens. A Hong Kong, où je montrais le film, les Chinois ont aussi le sentiment que le Japon nie son passé… En tant qu’Allemand, je me refuse à faire des comparaisons; la Shoah est vraiment un événement unique de l’Histoire de l’humanité mais le motif est reconnaissable partout.

Pensez-vous que les Allemands ne savaient réellement rien de la Shoa et des camps de la mort au sortir de la guerre ?

Moi aussi j’avais beaucoup de doutes sur ce sujet. Et si ce n’était pas vrai, tout le film tombait à l’eau… Mais les historiens m’ont dit que c’était la vérité. Les coupables savaient, certaines personnes soupçonnaient quelque chose. Mais il y avait surtout beaucoup de déni. Comme dans une famille quand il y a un abus du père, la mère dit souvent qu’elle n’avait rien remarqué… La forme la plus simple de déni a d’abord été de dire que c’était de la propagande, parce que les nazis avaient travaillé depuis 13 ans la propagande, le mensonge. J’espère aussi que le film montre bien aussi que les nazis n’avaient pas disparu, qu’ils étaient encore là. Il y en avait 10 millions, spécialement dans la police, la justice, l’administration. Ils n’avaient pas envie que l’on parle de cela. C’était donc le silence. C’est pareil, par exemple, en Espagne avec le régime de Franco : personne n’en parle… Comment un jeune né en 1980 peut-il savoir ce qui s’est passé ?

Pourquoi avoir choisi comme héros un jeune procureur fictionnel ?

Je n’aime pas les films historiques. J’ai souvent le sentiment que l’Histoire submerge le réalisateur. Pour attirer l’attention du public, il faut une structure dramatique. Il était important d’avoir un personnage avec lequel le public pouvait s’identifier, avec lequel il pouvait remonter le temps. La scène d’exposition est très classique, quand le journaliste lui dit : "Tu as 20 ans, tu n’as jamais entendu parler d’Auschwitz…" C’est difficile à croire aujourd’hui mais c’est exactement pour cela qu’on fait ce film. Ça, c’est inventé, on devait donc donner un autre nom au procureur. On est très précis sur les faits historiques mais on invente sa vie émotionnelle, son amitié avec le journaliste…

Quel a été l’impact du procès d’Auschwitz sur les consciences allemandes ?

Le paradoxe, c’est que, légalement, le procès d’Auschwitz a été une déception : peu de gens ont été condamnés, à des petites peines et souvent même pas purgées complètement. Mais historiquement, c’est un grand moment, un tournant pour la démocratie. Le procès de Nuremberg était le procès des vainqueurs. Si les Allemands avaient gagné la guerre, ils auraient eux aussi fait des procès en France, en Angleterre pour éliminer tous ceux dont ils ne voulaient pas. Il faut attendre 1984 pour entendre l’ancien président allemand Richard von Weizsäcker dire que 1945 était une libération, qu’on n’a pas perdu la guerre mais qu’on a été libérés. On était 40 ans après la fin de la guerre et cela a paru révolutionnaire… Les historiens disent que trois choses ont été importantes pour la prise de conscience : le procès d’Auschwitz, le procès d’Eichmann et, à la fin des années 70, la série télé "Holocauste" avec Meryl Streep. A la fin des années 60, toute l’Europe a vécu le même soulèvement. Mais en Allemagne, c’était pire : les jeunes ne disaient pas seulement à leurs parents : "Je me fous de ce que tu peux me dire." Mais aussi : "Etais-tu un meurtrier ou as-tu regardé des gens mourir ? Comment pourrais-tu me donner des conseils moraux si c’est le cas !"