"Je suis mort mais j'ai des amis" : Une comédie belge et rock’n’roll

Les frères Malandrin mettent en scène des rockers qui ont perdu le nord. Et prennent la direction du pôle. "On a des copains qui ont une intégrité, une ferveur comme s’ils avaient 17 ans alors qu’ils en ont 50", affirme l'un des frangins. Critique et entretien.

Fernand Denis

Les frères Malandrin mettent en scène des rockers qui ont perdu le nord. Et prennent la direction du pôle. "On a des copains qui ont une intégrité, une ferveur comme s’ils avaient 17 ans alors qu’ils en ont 50", affirme l'un des frangins. 

D’abord, il y a une variante de l’effet papillon : l’effet micro.

Ça se passe dans un club, en plein concert punk’n’roll. L’ingénieur du son est distrait, le micro est débranché et le chanteur s’égosille à se péter les cordes vocales. C’est pas l’idéal à la veille d’une tournée en Californie. Mais JiPé - le chanteur - ne verra jamais L.A. L’arrêt nocturne à un fritkot en plein bled lui sera fatal. Il n’a pas vu l’excavatrice, pas vu le trou bien profond, ses amis ne l’ont pas vu tomber, pas entendu crier et pour cause, plus aucun son ne sortait de sa bouche. Maintenant, plus aucun souffle.

Ensuite, c’est l’effet marabout - bout de ficelle. Mais version rock’n’roll. The chanteur is dead mais le bassiste leader du groupe veut maintenir la tournée, quitte à installer l’urne avec les cendres de JiPé au milieu de la scène.

C’est peu dire que ça part en vrille, d’autant que ses potes de 30 ans découvrent alors que le JiPé était gay et que son compagnon entend avoir voix, lui aussi, au chapitre des cendres. On n’a pas la moindre idée où tout cela va mener. D’ailleurs, on sera surpris, mais une belle bande de dudes est lâchée. Elle ira loin. Très loin.

Place donc à l’effet road movie. On n’a pas lésiné sur les moyens de locomotion : moto, avion, train, pick-up, hydravion… De quoi multiplier les rencontres originales, aider nos amis très secoués à retrouver le nord, en prenant la direction du pôle - logique - avec leurs nouveaux potes innus.

C’est l’effet small is beautiful. Wallonie et Québec, l’union fait la force et le télescopage crée le décalage. Ajoutons au fritkot, des lacs, des bois, des montagnes, des ours et voici que la pellicule vire carrément finlandaise. Est-ce la bière, la lumière, l’amitié, le rock’n’roll ; ça fait penser à du Kaurismäki. Moins Aki que Mika.

Au final, cette virée de quadras rockers - "Too Old To Rock ’n’ Roll : Too Young To Die" - pourrait être pathétique mais elle est juste foutraque et produit un effet comique. Bouli à contre-emploi en musicien atrabilaire et Wim Willaert en allumé à l’accent irrésistible n’y sont pas pour rien.

Non peut-être !

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© Haulot

 Réalisation, scénario : Guillaume et Stéphane Malandrin. Avec Bouli Lanners, Wim Willaert, Lyes Salem, Serge Riaboukine… 1h30


Guillaume et Stéphane Malandrin : cœur de rockers

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© Haulot


Les semaines se suivent et se ressemblent. Mercredi dernier, c’était les frères Podalydès, cette semaine, ce sont les frères Malandrin, dont le film a été produit par les frères Bronckart. Stéphane et Guillaume n’échapperont pas à la question fraternelle.

"La vraie question, s’interroge Stéphane, c’est comment fonctionnent ceux qui n’ont pas de frère. Le film est produit par les frères Bronckart. Les effets spéciaux réalisés par les frères Umé. Le cinéma créé par des frères Lumière. C’est plus facile, plus amusant, plus léger à deux. Moi, je n’aurais jamais fait un long métrage sans Guillaume."

Lequel Guillaume enchaîne. "Faire un film, c’est se confronter à des échecs successifs. On vous dit ‘non’ tout le temps. À deux, c’est plus facile à supporter. Au début, Stéphane était plus près du texte et moi du plan car j’ai fait l’Insas, j’ai un bagage technique. Mais sur le plateau, avec l’équipe, on fait tout ensemble."

Stéphane acquiesce et précise : "On partage la même histoire familiale et culturelle, on comprend exactement de quoi parle l’autre. C’est plus rapide. Si quelque chose me fait hurler de rire et que Guillaume ne rit pas, on arrête là. Si je lui dis : ‘Ça va être comme Laurel et Hardy’, il sait exactement ce que je veux dire." Tellement bien, que Guillaume prend la phrase au vol. "Laurel et Hardy est une référence claire dans l’écriture de ‘Je suis mort’. Quand nous étions petits, nous avions une VHS de ‘Fra Diavolo’, on a dû la voir 400 fois. Pour nous, Bouli a un petit air d’Oliver Hardy alors que Wim fait Laurel, celui qui fait des bêtises."

Hormis la longueur des titres, il existe un autre point commun entre vos deux films "Où est la main de l’homme sans tête ?" et "Je suis mort mais j’ai des amis" : tous les deux démarrent dans un trou, celui d’une piscine vide dans l’un, des fondations d’un chantier dans l’autre. En revanche, le changement de ton est radical.

G : C’est après coup qu’on s’est aperçu que c’était deux histoires de deuil, plutôt deux histoires de déni de la mort.

S : Après "La main", on avait envie d’une comédie.

G : En fait, dans "La main", il y avait des parties humoristiques dans le scénario, mais on les a coupées. Cette fois, on a privilégié l’humour. Quant au titre, il est arrivé assez vite et puis tout le monde a voulu le changer. Ça rappelle les films de Jean Yanne, d’Audiard. Maintenant, il faut que tout soit formaté, percutant. Un titre long, c’est chiant pour le web, le marketing viral, les hashtags. Le producteur flamand nous a soutenus en disant que c’était un projet anti-Facebook. Nos personnages ne sont pas sur Facebook, ils ne tweetent pas, ils ont une amitié réelle. C’est même tout ce qui leur reste.

Comme disait Jethro Tull, ils sont "too old for rock’n’roll, too young to die".

G : À 50 ans, être encore des rockers, ce n’est pas facile. Quand tu n’es pas connu ; les Stones, c’est autre chose ! On est parti de gens qu’on connaît à Bruxelles. Patard et Aubier par exemple, ce sont en quelque sorte des rockers de l’animation. Vincent Tavier ou Jacky Lambert, qui joue dans le film. On a des copains qui ont ainsi une intégrité, une ferveur comme s’ils avaient 17 ans alors qu’ils en ont 50. Quand ils se parlent avec une bière à la main, c’est comme s’ils avaient 20 ans. Je pense que leurs parents se demandent quand ils vont faire un vrai métier. Pendant très longtemps, être rocker ou faire du cinéma en Belgique, ce n’était pas un métier.

Faut-il tenter un lien entre cette ferveur ado et l’absence de femme dans leur vie ? Mais il y a une femme qu’on n’oubliera pas, Marie Soleil qui vit dans le grand Nord.

S : C’est vrai, les femmes n’ont pas un rôle important, mais elles ne sont pas des freins.

G : En fait, l’histoire de cet avion qui a atterri dans le grand Nord québécois, ça m’est arrivé en allant à Los Angeles, l’avion s’est arrêté à Churchill car il y avait feu dans le cockpit. Ça nous amusait de voir ces personnages dont tous les projets se cassent la figure. Même celui d’aller à Los Angeles aboutit dans le grand Nord québécois. On a cherché le même type d’endroit mais francophone, et on a trouvé Schefferville. On y est allé plusieurs fois, on a rencontré cette communauté d’Innus, des nomades sédentarisés et qui vivent sur le cercle polaire. Au début, le personnage était une Québécoise et puis on a pris une fille de là-bas, un Innu. Elle n’est pas comédienne mais elle est juste dans toutes les scènes. On avait déjà filmé chez eux des documentaires sur leur communauté, leur culture, leurs problèmes, le chamanisme, mais jamais une fiction.

Vos rockers ont perdu le nord, il était logique qu’ils prennent la direction du pôle ?

S : On voulait qu’ils aillent vraiment loin. On écrit toujours pour un personnage dans un décor. "La main", c’était Cécile de France dans la basilique de Koekelberg. Ici, c’était Wim et Bouli dans le grand Nord québécois.

Et comment Pete Best est-il arrivé dans le décor ?

G : Nos personnages sont des rockers dont le groupe n’a pas marché. On est tombé sur l’histoire de Pete Best, le premier batteur des Beatles, celui qui a raté toute leur histoire. Car les Beatles ont commencé chez sa mère qui tenait un café où ils ont commencé à répéter. Il a fait la tournée à Hambourg. Il existe plusieurs versions quant à la raison de son éviction : pas assez charismatique, pas assez déconnant. Trop beau, les filles criaient : "Pete" "Pete" "Pete". On se disait que c’était un beau personnage qui avait traversé sa vie en passant à côté de quelque chose. Il a fait une dépression de 40 ans. Maintenant, il a un groupe avec son frère. À Liverpool, il vend une sorte de "Pete Best tour". Il vit bien. On voulait en faire le narrateur. On est allé le voir à Liverpool, il était d’accord et puis, il nous a plantés une semaine avant le tournage. On a dû chercher une alternative.