"Valley of Love" : Isabelle et Gérard vont au motel

Guillaume Nicloux met en place un formidable espace de jeu pour Huppert et Depardieu. Il a juste oublié de leur apporter un scénario.

Fernand Denis

Guillaume Nicloux met en place un formidable espace de jeu pour Huppert et Depardieu. Il a juste oublié de leur apporter un scénario.

Elle s’appelle Isabelle, il s’appelle Gérard. C’est bien Huppert et Depardieu, mon loulou. Même que le film est produit par Sylvie Pialat. Ils se retrouvent dans un motel californien, planté au bord de la Vallée de la mort. Il fait très chaud et Gérard transpire comme un bœuf.

Ils ne se sont plus vus depuis des années. Pourquoi se retrouver dans cet endroit torride ? Une idée de leur fils Michael. Au moment de se suicider, il leur a laissé une lettre plutôt barrée. En effet, il demande à ses parents divorcés depuis longtemps de passer une semaine ensemble dans la Vallée de la mort et de suivre un planning précis de visites car il viendra à leur rencontre, quelques instants.

Si Gérard y voit un moyen de les punir en attisant leur culpabilité parentale, Isabelle veut y croire. Au point de devenir hystérique quand Gérard lui apprend qu’il repartira un jour plus tôt. À la piscine, un Américain reconnaît l’acteur sans pouvoir l’identifier. Il lui demande un autographe pour sa femme qui est cinéphile. Gérard s’exécute et signe Bob DeNiro.

On ne sait pas encore exactement où Guillaume Nicloux ("La Religieuse") veut en venir mais on voit apparaître l’espace de jeu très original qu’il est en train de dégager, de banaliser. En effet, tout en interprétant un couple de pure fiction, les deux acteurs sont venus avec dans leurs bagages : leur filmographie, la trajectoire de leur carrière, leur rôle central dans le cinéma français, leur image auprès du public. Comme par magie et nostalgie, leur dialogue peut ainsi se charger d’effets comiques, pathétiques, cinéphiliques… De plus, dans l’argument de leur réunion, on ne peut manquer d’apercevoir le fantôme de Guillaume Depardieu.

La mise en place est d’autant plus prometteuse que les deux comédiens semblent résolus à exister sans faux-fuyants, sans l’armure d’un personnage. Gérard joue la panse à l’air et Huppert ne s’inquiète guère de son mauvais profil.

Tout comme le dispositif de Stéphane Brizé dans "La Loi du marché", plongeant Vincent Lindon en instrument de fiction dans un environnement documentaire, Guillaume Nicloux met en scène un cadre à la fois intime et monumental dans lequel les échanges de fiction entre ses deux personnages vont produire des échos de réalité.

Tout est en place, le film ne demande qu’à partir. Toutefois, ce véhicule sur mesure pour ses acteurs ne va jamais démarrer. Pas d’essence, pas de direction, pas de scénario. C’est juste un concept, amusant, excitant même durant une demi-heure pour des cinéphiles francophones. Une sorte d’installation, comme on dirait dans une exposition d’art contemporain. Avec pour titre : "Monstres sacrés sous le soleil exactement" ?


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© DR

 Réalisation, scénario : Guillaume Nicloux. Avec Isabelle Huppert, Gérard Depardieu… 1h32