"Les Jardins du roi" : Constructions dans un jardin français

A Versailles, Alan Rickman met en scène Le Nôtre confronté à une conception anglaise des jardins, symbolisée par Kate Winslet. Le comédien britannique revient sur sa carrière au cinéma et sur les cinéastes qui l’ont inspiré au moment de réaliser lui-même… Critique et entretien.

Fernand Denis

A Versailles, Alan Rickman met en scène Le Nôtre confronté à une conception anglaise des jardins, symbolisée par Kate Winslet. Le comédien britannique revient sur sa carrière au cinéma et sur les cinéastes qui l’ont inspiré au moment de réaliser lui-même…Critique et entretien.

Tant qu’à déménager la Cour à la campagne, Louis XIV entend poser son nouveau château dans un jardin somptueux. "Recréez un paradis sur terre" , c’est la mission qu’il confie à son maître jardinier, Le Nôtre.

Celui-ci s’entoure de collaborateurs car le temps est compté. C’est ainsi qu’il délègue le chantier d’une cascade, "Le bosquet des rocailles", à Mme de Barra. Contre toute attente car le projet va à l’encontre de son goût, de son obsession de l’ordre, de la symétrie, du jardin dessiné et entretenu au cordeau. Le paysagiste en chef n’est pas sous le charme physique de la dame mais bien de sa passion pour la nature, qu’elle n’entend pas soumettre. Cela peut ouvrir d’autres horizons, se dit-il, témoignant ainsi d’un esprit ouvert en dépit de l’ampleur de sa tâche.

On ne peut manquer de voir ici la rencontre, voire la confrontation, des mentalités anglaise et française quant à la conception des jardins. L’une cherchant à dégager, à souligner les beautés naturelles alors que l’autre veut imposer une élégance formelle et planifiée. C’est d’autant plus perceptible que le film est tourné en anglais, ce qui introduit une couleur britishissime à l’intérieur d’un sujet on ne peut plus français. Tant qu’à faire, puisque Mme de Barra est imaginaire, elle aurait pu être Anglaise (comme son interprète).

Cette touche anglo-saxonne, c’est ce qui fait tout l’attrait, voire même l’étrangeté de ce film d’Alan Rickman qui s’est par ailleurs offert le rôle de Louis XIV. Si le ton est singulier, en revanche, le scénario est désespérément conventionnel alors que son potentiel crève les yeux.

Voila l’histoire d’une femme qui doit à la fois imposer des idées "révolutionnaires" et s’imposer aux ouvriers d’un chantier de construction. C’est l’histoire aussi d’une femme qui comprend la nature mais pas du tout l’environnement mondain dans lequel elle est subitement plongée.

Soit un rôle magnifique offert à Kate Winslet, dont les qualités sont réquisitionnées, son intelligence, sa force de caractère, sa solidité, sa beauté (Dessange faisait déjà, semble-t-il, des colorations pour Louis XIV). Fallait-il pour autant inonder son chantier comme le Titanic pour évoquer son impressionnante filmographie ? Elle fait en tout cas beaucoup d’ombre au Roi Soleil et le beau Matthias Schoenaerts paraît tout intimidé.

Au final, le film laisse une impression un peu décevante, tout en laissant le souvenir de quelques scènes éblouissantes, comme la poignante conversation entre femmes dans le salon des courtisanes, le discours de la rose offerte au Roi ou encore une rencontre impromptue au potager entre la "jardinière" et le Roi. Autant de moments qui laissent des regrets sur ce que le film aurait pu être.

"Les Jardins du roi" : Constructions dans un jardin français
©dr

 Réalisation : Alan Rickman. Scénario : Alison Deegan, Alan Rickman & Jeremy Brock. Photographie : Ellen Kuras. Musique : Peter Gregson. Avec Kate Winslet, Matthias Schoenaerts, Alan Rickman… 1h57.


Alan Rickman : "Notre outil principal reste notre imagination"

"Les Jardins du roi" : Constructions dans un jardin français
©Reporters


En novembre 2014, Alan Rickman était l’un des invités d’honneur du Festival international du film de Marrakech. On y rencontrait un homme de 68 ans racé, élégant et délicat. S’il n’a pas pu montrer "Les Jardins du roi" à Marrakech, il y évoquait néanmoins son travail avec le comédien flamand Matthias Schoenaerts : "C’est un acteur merveilleux, que j’ai beaucoup aimé, comme tout le monde, dans ‘De rouille et d’os’. ‘The Drop’ était sorti en Angleterre à l’époque mais je n’avais pas encore vu ‘Rundskop’. Il y a eu un heureux hasard. Je travaillais à Bruxelles et quand j’ai voulu le rencontrer, il était à une demi-heure de route, à Anvers. C’était pratique. Je devais voir comment était son anglais ; il était parfait. Je lui ai juste demandé de travailler un peu pour perdre son accent américain."

Réaliser "Les Jardins du roi", film historique en costumes, a été nettement plus lourd que "The Winter Guest", son premier film en tant que réalisateur en 1997. "C’est un film très différent, avec d’immenses challenges, confirme Rickman de sa belle voix chantante. Il y a certaines scènes avec, je ne sais pas, 80 figurants et des questions très techniques. Mais au final, c’est juste une histoire d’amour. C’est tout ce qu’il y a autour qui est compliqué. Ce qui est formidable quand on fait un film, c’est qu’on est entouré d’experts. J’avais une équipe fantastique."

Alan Rickman ne se contente pas de réaliser "Les Jardins du roi", il y incarne également Louis XIV. "Ce n’était pas vraiment mon choix. Mais si vous réalisez le film et que vous jouez dedans, vous revenez moins cher !"

Dans sa carrière, Rickman a côtoyé de nombreux grands cinéastes. Ce qui l’a aidé au moment de passer à son tour derrière la caméra. Il se souvient particulièrement du Chinois Ang Lee, qui l’a dirigé dans "Raison et sentiments" en 1995. "À l’époque, il n’était vraiment pas très bon en anglais. Il nous faisait beaucoup rire. À la fin d’une prise, je me souviens qu’il a dit à Emma Thompson : ‘Emma, essaye de ne pas sembler si vieille (old).’ Ce qu’il voulait dire, c’était : ‘Essaye d’être moins consciente de toi-même (known).’Kate Winslet n’avait que 19 ans à l’époque. Après l’une de ses premières prises, il lui a dit : ‘T’en fais pas, tu vas t’améliorer !’ Tandis qu’à moi, il a dit un jour : ‘Alan, sois plus subtil. Fais-en plus…’ Il voulait dire : ‘Travaille plus la subtilité.’ Si j’essaye de me souvenir d’Ang Lee, Tim Burton, Alfonso Cuarón, de tous ces grands réalisateurs, c’est toujours : moins, moins, moins. Surtout si vous venez du théâtre. Le cinéma m’a appris à être conscient que, que vous soyez sur un plateau de cinéma ou sur scène, la caméra ou le public peuvent réellement vous voir penser. Il ne faut pas faire les choses ; il faut penser et écouter. Ce que vous dites en soi n’est pas important, c’est plutôt pourquoi vous le dites. Au théâtre, il faut bien sûr parler au dernier rang, être audible ; ça fait partie du bagage technique de l’acteur. Mais vous devez quand même être habité et non pas démonstratif."

Grand comédien de théâtre, Alan Rickman a débuté au cinéma en 1988 en interprétant le terroriste que traque Bruce Willis dans "Piège de cristal". Trois ans plus tard, il sera l’infâme shérif de Nottingham face à Kevin Costner dans "Robin des bois". Le premier d’une très longue série de rôles en costumes, dans "Harry Potter" (cf. ci-contre) ou chez Tim Burton ("Sweeney Todd" et "Alice au pays des merveilles"). "On ne peut pas toujours choisir. Je fais ce qu’on me propose, explique Rickman. Vous lisez un scénario et quelque chose de votre chimie interne dit oui ou non. C’est uniquement une question d’instinct."

Rickman confie un regret, celui de n’avoir encore jamais tourné avec son compatriote Mike Leigh. L’expérience le tente, même s’il semble rebuté par les longs mois de répétitions qu’impose le cinéaste à ses acteurs. "Là, si on improvisait une scène pour un film de Mike Leigh, il serait derrière la porte avec un bic et un carnet de notes. Il se cacherait pour écrire ce qui deviendrait le script… Tout ce qui est dit en impro fait partie de la recherche sur les personnages. Quand les gens signent pour un film de Mike Leigh, ils ne savent donc pas s’ils auront un grand rôle ou un petit rôle. Même si je suppose que Tim Spall savait qu’en étant ‘Mr Turner’, il aurait le premier rôle…", plaisante Rickman.

En près de 30 ans de métier, l’acteur a vu évoluer le cinéma très rapidement. "Quand on a commencé la série ‘Harry Potter’, on tournait en décors réels en Écosse ou dans les collèges d’Oxford et de Cambridge, se souvient-il. À la fin, tout était en effets spéciaux. Ces dix dernières années, les effets spéciaux ont évolué de manière incroyable. Aujourd’hui, on peut tout faire en images de synthèse… Quand je tournais ‘Sweeney Todd’, j’ai amené des étudiants avec moi pour leur montrer le décor de Fleet Street car des choses comme ça, on n’en voit pas souvent ! Tim avait demandé un plateau dans lequel il pouvait tourner à 360°. Tout était là, juste avec quelques miroirs dans les coins. Jusqu’à 15 mètres, cela semblait vrai alors que tout était peint !" Mais le comédien refuse de céder à la nostalgie. "Pour un acteur, basiquement, cela reste la même chose. Tout cela se passe dans notre dos. Nous, on continue à regarder des dizaines de personnes avec des blocs-notes, des caméras, des éclairages… Sur ‘Alice’, Tim disait que tous ces écrans verts lui faisaient mal aux yeux, qu’après quelques jours, ça le rendait malade. On va dans cette direction… Mais heureusement, notre outil principal reste notre imagination. Il s’agit toujours de faire semblant, de faire croire quelque chose…"