"Every Thing Will be Fine" : Drame en profondeur

Wim Wenders renouvelle la 3D dans un drame psychologique classique.

Hubert Heyrendt

Wim Wenders renouvelle la 3D dans un drame psychologique classique.

L’ouverture d’"Every Thing Will Be Fine" est magnifique. Un jeune homme (James Franco) se réveille dans une minuscule cabane. Par la fenêtre, un paysage hivernal d’une blancheur immaculée… Que fait-il au milieu de nulle part ? Dehors, il engage la conversation : "Combien ?" , demande-t-il aux pêcheurs. "Deux perches. Et toi ?" - "Deux pages." Tomas Eldan est un jeune auteur à succès venu chercher ici la tranquillité pour écrire. Mais sur le chemin du retour, sur une route enneigée, un événement va bouleverser sa vie. Il freine devant un enfant sur une luge. Il sort de sa voiture et découvre le gamin indemne. "Every thing will be fine" (tout ira bien), lui dit-il en le ramenant à sa mère (Charlotte Gainsbourg). Pas vraiment… Son frère Nicolas, lui, est passé sous la voiture…

Depuis l’échec critique de "Rendez-vous à Palerme" en 2008, l’Allemand Wim Wenders s’était éloigné de la fiction pour se concentrer sur le documentaire, avec "Pina" en 2011 et "Le Sel de la Terre" l’année dernière. Il revient avec un drame psychologique classique très tenu, surtout dans sa première partie, remarquable. Et si le film pâtit d’une baisse de tension dans sa seconde partie, ce n’est que pour mieux amener un superbe final.

Entre le romancier et la mère, deux personnages ravagés par la culpabilité alors qu’ils ne sont victimes que de la fatalité, les allers-retours constants construisent une exploration raffinée et subtile du travail de deuil. Le ton est toujours juste, tandis que Wenders adopte les codes du mélodrame hollywoodien classique pour mieux les réinterpréter. Film sur l’insondable profondeur des émotions et des sentiments, "Every Thing Will Be Fine" est porté par une étonnante langueur, un faux rythme. Passe par des émotions très contrastées, soulignées par la partition, elle aussi classique, d’Alexandre Desplat et par la superbe photographie du Belge Benoît Debie.

Wenders signe aussi un véritable exercice de style. L’Allemand poursuit en effet son travail sur la 3D initié avec "Pina". Il ne s’agit plus ici de filmer les corps en mouvement des danseurs de Pina Bausch mais un drame intérieur… On pourrait douter de la nécessité absolue du recours à la 3D, assez inédit dans ce genre. Wenders livre pourtant un travail remarquable.

L’utilisation de la 3D est en effet ici d’une grande intelligence. Très discrète, elle n’est utilisée que rarement et toujours à bon escient pour magnifier les paysages enneigés par exemple ou pour jouer sur les différents niveaux de profondeur de champ, utilisant par exemple souvent les vitres pour imprimer à l’écran une véritable texture. Tandis que Wenders livre l’un des plus beaux split screen de l’histoire du cinéma grâce à la 3D, accolant, mais à deux niveaux différents, James Franco et Charlotte Gainsbourg en pleine conversation téléphonique. C’est à la fois classique dans la forme et moderne dans sa réinterprétation. De quoi démontrer qu’à 69 ans, l’auteur des "Ailes du désir" et de "Paris, Texas" n’a rien perdu de sa capacité à réinterroger sans cesse le médium cinéma…

"Every Thing Will be Fine" : Drame en profondeur
©ipm

 Réalisation : Wim Wenders. Scénario : Bjørn Olaf Johannessen. Photographie : Benoît Debie. Musique : Alexandre Desplat. Avec James Franco, Charlotte Gainsbourg, Rachel McAdams, Marie-Josée Croze, Peter Stormare… 1h58.


Wim Wenders : "L’Europe est en crise parce que, plus que jamais, elle se définit par l’économie."

En février, le cinéaste allemand était de retour à la Berlinale. Il y avouait se sentir la responsa bilité de parler prochainement du naufrage de l’Europe… Entretien Hubert Heyrendt Envoyé spécial à Berlin

Présenté hors Compétition à la Berlinale en février dernier, "Every Thing Will Be Fine" marque le retour à la fiction pour Wim Wenders pour la première fois depuis l’échec de "Rendez-vous à Palerme" en 2008. Soit sept très longues années pour un réalisateur désormais âge de 69 ans. "Ce film a pris cinq ans à se faire , se lamente-t-il. C’est fou, si on ne fait pas un tout petit film, le temps que ça prend aujourd’hui de faire un film dans l’univers indépendant ! Il n’y a plus d’argent; et chaque année, c’est un peu moins… Si j’étais un jeune réalisateur aujourd’hui, cela me rendrait fou ! On fait désormais son premier film à 30 ans et il faut attendre quatre ou cinq ans pour faire le second… J’ai eu la chance, en tant que jeune réalisateur, de pouvoir faire un film chaque année, comme une horloge. Fassbinder faisait quatre films par an; il ne pourrait pas en faire un aujourd’hui. Le seul qui y arrive encore, c’est Woody Allen. Je l’admire."

Après avoir tâté de la 3D dans son documentaire sur la danseuse et chorégraphe Pina Bausch, Wenders utilise ici la technique pour une fiction. "Le challenge est de l’utiliser pour ce qu’elle peut apporter , explique le cinéaste. Tout le monde sait que la 3D apporte de la profondeur. Mais ici, c’est plus une question de profondeur intérieure. Ces deux caméras stéréoscopiques peuvent-elles voir plus ? Peuvent-elles rendre les acteurs plus présents ? Pour le spectateur, l’expérience est différente. Quand vous regardez un film en 3D, vous utilisez d’autres parties de votre cerveau mais vous êtes aussi plus proche, plus impliqué. Vous avez une relation différente à ce qui est en face de vous. On a essayé d’utiliser cela pour notre histoire."

Pour l’aider à y parvenir, Wenders a fait appel au grand directeur photo belge Benoît Debie. "Benoît est un aventurier. Je l’ai choisi parce que j’adore les films qu’il a faits avec Gaspard Noé. J’aime l’idée de travailler avec quelqu’un qui prend des risques. Il a étudié la 3D et il sait ce à quoi elle peut servir. Et tout ce qu’on lui apprit, il a fait l’opposé !"

Dans ses derniers films, que ce soit dans les documentaires "Pina" et "Le Sel de la Terre" ou dans celui-ci, dont le héros est romancier, Wenders évoque des artistes. "Les artistes sont des catalyseurs pour regarder le monde, surtout dans le cas de Salgado. Ses photos permettent vraiment d’observer la deuxième moitié du XXe siècle. Un écrivain est aussi un catalyseur. Pour un artiste, un écrivain, un réalisateur, se pose la question de ce que l’on fait de la vie des autres. On utilise l’expérience et parfois le chagrin d’autrui pour sa propre création. C’est une question qu’on ne pose pas souvent au cinéma : quel droit a-t-on de travailler à partir de la souffrance des autres. On a le droit mais aussi une responsabilité. Il faut que la personne soit d’accord, bien sûr, mais on doit aussi accepter la responsabilité d’entrer dans la vie de cette personne et que celle-ci rentre dans la nôtre. Longtemps, Tomas refuse de laisser entrer ce gamin dans sa vie, il essaye de le repousser. Il ne veut pas que sa fiction rencontre la réalité. Mais une personne est toujours plus importante que n’importe quelle fiction vous pouvez en tirer."

La présentation d’"Every Thing Will Be Fine" à Berlin était l’occasion pour Wenders de retrouver sa ville, son pays, qui semblent l’inspirer à nouveau. "J’aimerais vraiment refaire un film ici , confie le réalisateur. L’Allemagne passe par les mêmes changements que tous les pays occidentaux. On s’adapte à un nouveau siècle, où les gens se déplacent. Les réfugiés viennent du monde entier, se mélangent de plus en plus. En ce moment, cela crée d’énormes crises en Allemagne et plus encore en France. J’ai fait un court métrage en Italie sur les réfugiés arrivant par bateaux sur les côtes du Sud il y a quelques années. Ce phénomène de migration m’intéresse beaucoup. Je vais faire quelque chose là-dessus."

Autre sujet d’inquiétude pour Wenders, l’évolution inquiétante de l’Union européenne. "L’Europe est en crise parce que, plus que jamais, elle se définit par l’économie. L’Europe perd beaucoup de son poids à travers le monde car elle continue de se définir à travers l’économie. Cela me tracasse beaucoup que l’Europe ne trouve pas la force de se définir à travers ses valeurs. Comment montrer, dans un film, que l’Europe est tellement plus que l’industrie, la politique, l’économie ? C’est le continent qui a eu l’impact culturel le plus fort sur le monde mais on ne parle que de chiffres, de problèmes financiers. Je souffre de cette idée que l’Europe s’effondre parce qu’elle ne se représente plus elle-même avec des émotions. Les Américains ont été très intelligents au XXe siècle. Ils sont devenus qui ils sont car le rêve américain était un phénomène culturel. Et sa représentation la plus puissante était le cinéma. Le cinéma hollywoodien a créé ce poids qu’a toujours l’Amérique sur nous. C’est un impact culturel. Et l’Europe n’utilise pas cette incroyable ressource…"