"Fidelio, l'odyssée d'Alice" : le désir féminin mis en scène

Un homme à bord, l’autre à la maison, une femme mécano sur un cargo s’accommode bien de sa situation sentimentale.

Fernand Denis

Un homme à bord, l’autre à la maison, une femme mécano sur un cargo s’accommode bien de sa situation sentimentale.

Fidelio n’est pas que l’unique opéra de Beethoven, c’est aussi un porte-conteneurs sur lequel la jolie Alice est appelée d’urgence. Elle doit y remplacer le second mécanicien, décédé inopinément en salle des machines. Accident ou suicide ? Alice quitte une plage de rêve et son bel amoureux norvégien pour s’installer dans la cabine de son prédécesseur dont le corps attend dans un frigo d’être rendu à la mer.

Même si l’équipage est composé exclusivement d’hommes, Européens et Philippins; l’arrivée d’une femme, donnant ses ordres en salle des machines, ne suscite guère de réactions. Cette présence est d’autant plus naturelle que le cargo n’est pas un décor mais bien un terrain d’investigation quasi documentaire sur le travail complexe des mécaniciens. Les transformations, les modifications, les bricolages de fortune provoquent de plus en plus d’incidents et des réparations de plus en plus délicates. Compétente, Alice est appréciée par l’équipage, à commencer par le capitaine. Ces deux-là se connaissent bien, ils furent amants et amoureux. Et même si c’était il y a des années, il ne faut guère de temps pour ranimer les braises et relancer une belle flambée.

Dans la tête d’Alice : "Tout ce qui arrive en mer reste en mer." Ce sont deux vies parallèles, étanches. Elle peut ainsi satisfaire son désir, se donner de tout son corps avec la même sincérité à son capitaine sur les flots et à son dessinateur de bédé de retour à la maison.

Alice n’a pas un homme dans chaque port - il ne s’agit de renverser le cliché -, elle a un homme à bord et un port d’attache et encore quelques pointillés comme elle les appelle. Si pour elle, les choses sont claires, ses collègues marins n’en restent pas perturbés dans leurs habitudes - entre films pornos et boîte de strip-tease -, et plus encore notre dessinateur goûtant peu son inconfortable position de "femme" de matelot.

Dans un cadre inattendu, Lucie Borleteau met en scène le désir féminin bien plus que les tourments d’une femme déchirée entre deux hommes. D’ailleurs, la situation lui convient bien. C’est la souffrance qu’elle génère chez ses deux amants qui gâche un peu son plaisir. Adèle Haenel aurait été parfaite dans le rôle où Ariane Labed exprime toute la complexité émotionnelle féminine sans toutefois convaincre à 100 % dans sa combinaison de mécano. De même qu’on a un peu de mal à croire Melvil Poupaud tenant la barre d’un mastodonte des mers.

Toutefois, le petit côté Philippe Garrel qui aurait troqué sa chambre de bonne pour une cabine exiguë est sublimé par ce regard sur un équipage qui a le physique de l’emploi et sue la réalité.


Réalisation : Lucie Borleteau. Avec Ariane Labed, Melvil Poupaud, Anders Danielsen Lie… 1h37