"The Irrational Man" : Aussi drôle et léger que les affolantes tenues d'Emma Stone

Cela deviendrait-il une tradition ? Comme "Magic in the Moonlight" l'an dernier, le nouveau Woody Allen sort début août. "Irrational Man" est une leçon de philo maquillée en comédie policière. Critique et entretien avec Woody Allen.

Fernand Denis

Avec l’affolante légèreté des tenues d’été d’Emma Stone, Woody Allen met en scène Kant et Sartre dans une comédie romantique et policière.

Abe Lucas est un professeur de philosophie très prisé dans les universités. "Il va mettre du Viagra à la faculté de philo", dit l’un des enseignants de cette petite université de la Côte Est qui l’accueille pour le semestre d’été.

L’homme a la réputation d’électriser les auditoires et de subjuguer les étudiantes. Dès lors, Roy n’est pas rassuré de voir sa petite amie Jill très excitée à l’idée de suivre le cours du sulfureux pédagogue. De fait, celui-ci ne met guère de temps à repérer l’esprit lumineux de la jolie rousse. Jill constate toutefois assez rapidement que la réputation est en bien meilleur état que l’homme. Le cours est passionnant mais l’intellectuel ne croit plus à ce qu’il raconte. Et il ne cherche même pas à donner le change à cette étudiante. Il ne lui cache pas son découragement après être revenu de tout, de l’action et de la réflexion, du Darfour et de la rédaction d’ouvrages de fond. Son être c’est le néant. Il a bien essayé de le remplir avec le sexe. Mais il a désormais la bite molle, comme il l’avoue lui-même à une collègue qui le harcèle jusque dans son lit. En fait, il n’y a plus que le whisky pour remplir aujourd’hui le vide de son existence.

Au lieu de l’éloigner, ce discours déprimant électrise la belle Jill, déterminée à relever le défi : rendre à cet homme le goût de la vie, de l’action. Elle croit même avoir réussi - ce qui décuple ses sentiments à son égard -, ignorant que c’est le hasard qui s’en est chargé.

Alors qu’ils déjeunaient tous les deux dans un "dinner", ils ont capté la conversation d’une table voisine. Une femme effondrée y expliquait à des connaissances qu’elle allait perdre la garde de ses enfants car son mari était pote avec le juge. A part le cancer ou un infar, elle ne voyait personne pouvant lui venir en aide en terrassant le magistrat. Pour Abe, c’est une révélation, une épiphanie. Sa vie va enfin pouvoir servir à quelque chose : rendre ses enfants à cette femme en débarrassant l’humanité d’une pourriture.

Voila Abe remis en mouvement grâce à l’adrénaline de son projet de crime parfait : d’une part rendre du sens à sa vie, de l’autre réussir un crime que la police n’élucidera jamais. Comment pourrait-elle remonter jusqu’à lui ? Il ne connaît pas cette femme, même pas son nom. Il n’a jamais rencontré ce juge, il n’a pas de mobile. Il n’a parlé de ce projet à personne, c’est même la raison pour laquelle Jill pense être l’unique responsable du rétablissement complet de son cher professeur.

C’est avec une affolante légèreté, celle des tenues d’été d’Emma Stone que Woody Allen met en scène ce scénario aux accents dostoïevskien. Abe se préoccupe beaucoup du crime à la façon de "L’inconnu du Nord-Express" (où Hitchcock permettait à deux hommes d’échanger leurs projets de meurtres) mais pas des conséquences, ni du châtiment. Sa fluidité est telle que Woody Allen fait passer pour une comédie romantique et policière, ce qui en fait un magistral exposé de philosophie aussi plaisant que stimulant. Après Nietzsche dans "Magic in the Moonlight", Woody Allen oppose cette fois Kant à Sartre, le principe du devoir à l’existentialisme, l’éthique de conviction à l’éthique de responsabilité. Pour en arriver à la conclusion, que les idées simples sont souvent les plus dangereuses.

Avec Woody Allen, la philosophie devient tellement lumineuse, abordable et concrète que certains qualifieront "Irrational Man" de petite comédie. C’est qu’on ne voit pas le travail, le tour de force qui consiste à rendre limpide et divertissant ce qui est terriblement complexe et cérébral.

L’auteur de "Crimes et Délits" revient sur ce thème en l’évacuant de toutes ses lourdeurs, en convoquer Kant et Sartre mais sans plomber son récit, sans perdre ses spectateurs. Son arme secrète : la direction d’acteurs. Joaquin Phoenix est une transparence hallucinante, on voit ses tourments intérieurs, alors qu’Emma Stone, la nouvelle muse de Woody, allie naïveté et intelligence avec de grands yeux qui peuvent éliminer sans peine une partie du dialogue.

Du 7e art.

"The Irrational Man" : Aussi drôle et léger que les affolantes tenues d'Emma Stone
©DR

 Réalisation, scénario : Woody Allen. Avec Emma Stone, Parker Posey, Joaquin Phoenix… 1h36.


Woody Allen : "L’humour m’a sauvé la vie"

"The Irrational Man" : Aussi drôle et léger que les affolantes tenues d'Emma Stone
©REPORTERS


"Je ne sais pas dessiner, je n’ai pas une très bonne oreille, mais je sais écrire des blagues suffisamment bonnes pour en vivre." Rencontre avec le réalisateur.

"Aucune religion, aucune philosophie ne viendra nous sauver", dites-vous. L’humour est-il votre philosophie ?

Non. C’est un accident. Certains ont l’oreille musicale, d’autres savent dessiner. Moi, je ne sais pas dessiner, je n’ai pas une très bonne oreille, mais je sais écrire des blagues suffisamment bonnes pour en vivre toute ma vie. L’humour, c’est génétique chez moi. J’ai toujours amusé le monde autour de moi. Je ne sais pas pourquoi, c’est comme cela. Je n’ai rien étudié de particulier, j’ai toujours été drôle. A l’école, les profs aimaient lire ce que j’écrivais à toute la classe. A 16 ans, j’écrivais des blagues qui étaient publiées dans les journaux et cela rapportait plus d’argent que le salaire de mon père. Je travaille chaque jour de ma vie depuis que j’ai 16 ans mais c’est de la chance, pure chance. Car si je n’avais pas eu cette chance d’avoir de l’humour, je serais devenu un chauffeur de taxi comme mon père, ou un barman, ou un serveur car je n’aurais pas fait de bonnes études. J’étais très mauvais à l’école. Tous mes copains de classe sont devenus docteurs, avocats, comptables, mais moi j’ai été jeté dehors de l’université. Heureusement, j’écrivais des blagues et cela m’a sauvé la vie.

Cela n’empêche "Irrational Man" d’avoir une dimension dostoïevskienne. Pourquoi, le crime et le châtiment vous intéressent-ils tant ?

Parce qu’ils mènent droit aux questions de fond. Grâce aux crimes et aux châtiments, on peut explorer le sens de la vie, de la mort, de la culpabilité, de la responsabilité morale de prendre la vie de quelqu’un. Le crime et le châtiment sont des outils à la disposition de l’auteur depuis Sophocle, Euripide, Shakespeare. "Hamlet" ou "Macbeth" parlent de la mort, des crimes, de trahisons et tous ces vilains sujets constituent un matériau dramatique plaisant à regarder. Car c’est agréable de regarder une pièce de Shakespeare ou des grands auteurs grecs, c’est agréable de regarder un film de Hitchcock ou de lire les auteurs russes.

L’amour aussi vous a beaucoup inspiré.

Dans la vie, j’ai fait ce que je pouvais mais cela n’a pas marché. J’aurais préféré vivre avec la même femme toute ma vie. Cela ne s’est pas passé comme cela mais je suis resté en très bons termes avec celles qui ont partagé ma vie pendant une période. Je suis resté très ami avec Diane Keaton, très proche de Louise Lasser, nous étions très jeunes quand nous nous sommes mariés. Mia Farrow est la seule avec laquelle j’ai eu un conflit. Mais j’ai tout de même été chanceux dans le sens où ces femmes m’ont beaucoup apporté, m’ont appris beaucoup. On n’aimait pas vivre ensemble mais cela ne voulait pas dire qu’on ne s’appréciant pas, qu’on ne s’aimait pas. On s’est séparé sans acrimonie. Et ce que je suis aujourd’hui, ce qu’il y a de mieux en moi, c’est à ces femmes que je le dois.

Où en est votre projet avec Amazon ?

C’est la malédiction de ma vie. Je n’aurais jamais dû accepter, c’est une leçon pour moi que d’avoir accepté quelque chose pour l’argent. Je n’avais jamais fait cela avant. Pendant deux ans, Amazon m’a harcelé en me proposant chaque fois un meilleur deal, un meilleur deal, un meilleur deal. A chaque fois, je refusais car je ne sais pas ce que veut dire streaming. Mais ils revenaient en me disant que je pouvais faire ce que je voulais en six fois une demi-heure : comédie, drame, en Europe, à New York, en noir et blanc, en costumes… Plus je disais non, plus ils augmentaient le budget. Et à un moment donné, mon intégrité a lâché car tout le monde me demandait comment je pouvais refuser une telle proposition. Finalement, j’ai dit oui. Et depuis, je regrette. Pour le moment, je suis à moitié. J’espère que je ne vais pas les décevoir et que je ne serai pas honteux de moi. Mais je crains que ce soit le cas. Je travaille sur deux récits qui ne sont pas connectés. D’un côté, une histoire romantique entre deux jeunes gens qui se passent le week-end à New York, et puis une autre histoire comique dans lequel je joue un homme en situation très difficile avec sa femme. Je n’ai jamais fait cela, je me sens tellement insécurisé, tellement mal à l’aise que j’ai l’impression de ne pas savoir ce que je suis en train de faire, trop déjanté d’un côté, trop romantique de l’autre. Chaque fois que je travaille sur un volet, je le déteste tellement que j’ai envie de travailler aussitôt sur l’autre.

(Que les fans de Woody Allen, ces six épisodes en streaming commandés par Amazon, n’affecteront quasiment pas son rythme annuel de production. Le réalisateur tournera en septembre son prochain long métrage avec Bruce Willis, Kristen Stewart et Jesse Eisenberg.)


La biographie de Parker Posey

"The Irrational Man" : Aussi drôle et léger que les affolantes tenues d'Emma Stone
©Paradisio


Dans le rôle d’une collègue poursuivant Joaquin Phoenix de ses assiduités, on a la surprise de retrouver Parker Posey, the "Queen of the Indies"; la reine du cinéma indépendant américain des années 90.

Originaire de Baltimore, Parker Posey étudie à la State University de New York. Elle s’impose en 1991 grâce à la série "As the World Turns" et décroche son premier rôle important dans "Génération rebelle" ("Dazed and Confused") de Richard Linklater. Son compteur frôle désormais les 100 films. Certains ont marqué les Nineties, comme "Flirt", "Amateur" et "Henry Fool" de son réalisateur fétiche Hal Hartley. On se souvient "Kicking and Screaming" de Noah Baumbach, "Doom Generation" de Gregg Araki, "En route vers Manhattan" ("The Daytrippers") de Greg Mottola, "Basquiat" de Julian Schnabel ou encore "The House of Yes" de Mark Waters.

Comment s’est-elle retrouvée un jour sur le plateau de Woody Allen ? Voici quelques années, elle participait à un débat au festival de Sundance en compagnie de Juliet Taylor. Depuis quarante ans, depuis "Guerre et amour", celle-ci s’occupe du casting chez Woody Allen. A ses yeux expérimentés, ce rôle de prof de Sciences malheureuse dans son couple, dominatrice dans ses rapports, aimant la bouteille autant que les joints, c’était du sur mesure pour Parker Posey.