"Dheepan" : Regarde les hommes dealer

Jacques Audiard met en scène des réfugiés tamouls découvrant la banlieue française. Entre autres.

Fernand Denis

Jacques Audiard met en scène des réfugiés tamouls découvrant la banlieue française. Entre autres.

Un homme, Dheepan, regarde des corps brûler sur un bûcher, des combattants tamouls, ses amis. La guerre est perdue, il faut fuir loin. Dheepan jette dans les flammes sa tenue militaire, enfile des vêtements civils, cherche à quitter son pays. Obtenir l’asile politique est moins compliqué quand on est père de famille, alors il cherche dans le camp, une jeune femme sur le départ, une petite orpheline, des faux papiers et le tour est joué.

Audiard va-t-il nous raconter l’autre parcours du combattant ? Beaucoup d’autres films s’en sont chargés. Donc pas de passeur, pas de bateau pourri en Méditerranée, pas de clandestinité, pas de blocage à l’office des étrangers car le traducteur sait ce que le fonctionnaire veut entendre. La vie du trio n’est pas rose mais il est pris en charge et au bout de l’interminable procédure, Dheepan se voit proposer un boulot de gardien d’immeuble dans la banlieue parisienne.

Audiard nous montre ainsi trois étrangers qui regardent notre société et ses coutumes bizarres comme nous regarderions la population d’une île polynésienne. Ils sont tamouls, mais ils pourraient être extraterrestres car ils n’entretenaient jusque-là aucun contact avec l’Occident. La langue les isole totalement mais grâce à l’école, la gamine surmonte pas à pas cette difficulté.

L’obstacle de la culture n’est pas moins abrupt. Apprendre à manger avec des couverts, tenir compte du deuxième nom pour classer le courrier, porter un voile car c’est le cas de toutes les femmes de la cité, ne pas sourire car cela n’a manifestement pas le même sens à Ceylan qu’en France; autant de traditions à assimiler.

Dans chaque film, Jacques Audiard réussit à regarder son sujet d’un angle singulier, cette fois celui de Montesquieu dans ses "Lettres persanes". Il manifeste aussi une confiance dans la largeur d’esprit du spectateur, sa capacité à s’immerger dans un film en langue tamoul pour être au plus prêt, au plus vrai des personnages.

Comme ses autres films, "Dheepan" raconte une naissance, l’entrée brutale et irréversible dans un autre monde. C’était le passage en prison pour un jeune délinquant dans "Un Prophète", la réalité du handicap pour la dresseuse d’orques dans "De rouille et d’os". Ici, c’est l’histoire d’un déracinement, pense-t-on, avant de s’apercevoir que ce récit de la découverte progressive d’une autre façon de vivre en société en dissimule un autre, plus fondamental : qu’est-ce qu’une famille ?

Non seulement, l’environnement extérieur a radicalement changé pour ces trois individus, mais l’intérieur aussi. Si le spectateur occidental est forcément intrigué par le regard d’un étranger sur sa société, ce même étranger s’interroge, lui, sur ce qu’il est en train de vivre avec une femme qui n’est pas sa femme et une fille qui n’est pas sa fille. Et vice versa pour tous les trois. Il ne s’agit même pas pour eux de jouer la comédie pour l’extérieur car celui-ci ne met pas en doute leur cellule familiale; c’est à l’intérieur que le doute existe. Soit un mélodrame très original, celui de la famille recomposée ultime rempli de sentiments qui se cherchent, tout à la fois flottants, indécis, précaires. Peut-on avoir l’instinct maternel quand on n’a jamais eu d’enfant, par exemple ?

Comment Audiard fait-il pour creuser ses sujets aussi profondément tout en livrant des films populaires ? C’est au moment où l’on se pose la question, qu’apparaît un troisième thème, celui du réveil du guerrier, du retour de l’adrénaline au contact des dealers qui s’affrontent dans la cité. Et pour une fois, Jacques Audiard bute sur la façon de représenter cette facette pertinente de son personnage, d’injecter une violente dose de romanesque dans son récit.

Des sept films du réalisateur de "Un Prophète", "Dheepan" n’est pas, à cause de son final manqué, celui qui aurait mérité la Palme d’or; mais l’auteur en est digne. L’illustre distinction est venue récompenser un auteur, un artiste pour son regard, sa ligne, sa cohérence.


"Dheepan" : Regarde les hommes dealer
©DR

 Réalisation : Jacques Audiard. Scénario : Jacques Audiard, Noé Debré, Thomas Bidegain. Avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers, Marc Zinga… 1h54.