"Masaan" : Sur les berges du Gange

A Bénarès, le poids de la tradition sur la réalité peut transformer en tragédie une simple histoire d’amour.

Fernand Denis

A Bénarès, le poids de la tradition sur la réalité peut transformer en tragédie une simple histoire d’amour.

Les voies du seigneur sont impénétrables, celles du scénariste aussi. C’est même ce qu’on lui demande : surprendre en toute logique.

Alors que partagent ces deux histoires mises en parallèle ? La pirouette finale certes, mais surtout la vie quotidienne des jeunes gens en Inde, comme le réussissait si bien "Lunchbox" à propos d’un fonctionnaire. D’ailleurs, les deux films ont les mêmes producteurs.

La première histoire est tragique. Deux amoureux se retrouvent pour la première fois dans une chambre d’hôtel. Alors que tout tremblants, ils se découvrent sous les draps, la police pénètre soudainement dans leur nid d’amour. Elle accuse la fille d’être une prostituée et menace de prévenir le père du jeune homme. Pris de panique, celui-ci se taille les veines. Le lendemain, l’officier de police rend visite au père de la fille et l’accuse de complicité de suicide. S’il veut échapper au tribunal et au déshonneur, c’est 300.000 roupies. Comment vont-ils réunir une telle somme, trois ans de salaire environ.

Simultanément se déroule une autre romance tout aussi tragique. Un garçon est amoureux d’une fille et vice versa. Tout va donc très bien, jusqu’au moment où elle lui demande son adresse. Deepak, le garçon ruse, tient le secret tant qu’il peut car l’information pourrait être fatale à leur idylle. Il vient d’une caste inférieure, il sait que les parents de la fille ne l’accepteront jamais.

Ces deux récits ont leur tension dramatique propre, mais ce qui est plus captivant encore, c’est le regard sur la vie quotidienne dans la ville sainte de Benares, des combines de la police aux paris autour des orphelins plongeant dans le Gange en passant par les rites funéraires. Ainsi, Deepak vit du commerce de la crémation des corps installés chacun sur un petit bûcher (Masaan). Au moyen d’un bâton, il fracasse le crâne du défunt pour libérer son âme lorsque son corps est carbonisé.

C’est bien vu de rendre le film palpitant avec ce qui relève de la vie quotidienne, du système complexe des castes à la condition peu enviable des femmes. Pas besoin d’un scénario très élaboré, le poids des traditions sur la réalité se charge de transformer une banale histoire d’amour en tragédie.

On regrettera le péché de jeunesse de Neeraj Ghaywan, son désir de trop bien faire. Il livre sa première mise en scène dans un emballage cadeau, encombrée de plans trop léchés. Ceux des célèbres ghats, ces berges couvertes de marches ont davantage leur place dans un film de l’office du tourisme.


"Masaan" : Sur les berges du Gange
©DR

 Réalisation : Neeraj Ghaywan. Avec Richa Chadda, Vicky Kaushal, Sanjay Mishra… 1h43