"Marguerite" ou la soif de sang et de ridicule d'un public cynique

Xavier Giannoli transforme Catherine Frot en diva de pacotilles. Fort. Le cinéaste français s’est inspiré de la vie de Florence Foster Jenkins pour creuser son sillon, celui d’un cinéma qui sonde les tréfonds de l’âme humaine. Critique et entretien.

Hubert Heyrendt

Xavier Giannoli transforme Catherine Frot en diva de pacotilles. Fort. Le cinéaste français s’est inspiré de la vie de Florence Foster Jenkins pour creuser son sillon, celui d’un cinéma qui sonde les tréfonds de l’âme humaine. Critique et entretien. 

Paris, les années 20. Dans le milieu très fermé de la musique classique, la "Grande Marguerite Dumont" a une sacrée réputation. Pourtant, personne ou presque ne l’a entendu chanter. La baronne ne se produit que lors de récitals privés organisés dans les salons de son confortable château. Il vaut mieux d’ailleurs que ses concerts restent en petit comité. Car si la diva est persuadée de son talent, elle n’a pas son pareil pour massacrer Mozart, fût-ce avec une plume de paon sur la tête… Voilà qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, celle d’un jeune journaliste ambitieux et de son ami dadaïste, bien décidés à faire connaître au public l’improbable talent de la cantatrice lors d’un happening pour les orphelins de guerre où ils lui font massacrer "La Marseillaise" sur fond d’images de boucherie des tranchées…

Après "A l’origine" (2008) et "Superstar" (2012), Xavier Giannoli propose ici un troisième volet à son exploration du monde des faussaires. Dans le premier, inspiré d’un fait divers réel, François Cluzet incarnait un faux entrepreneur construisant un vrai morceau d’autoroute dans la campagne française. Dans le second, Kad Merad devenait une star médiatique du jour au lendemain et sans avoir jamais rien fait pour. Ici, Catherine Frot se rêve en soprano, entretenue dans son délire schizophrène par son mari, son major d’homme, ses prétendus amis…

L’histoire paraît incroyable. Elle est pourtant librement inspirée d’un personnage réel, la soprano américaine Florence Foster Jenkins (dont Stephen Frears tirera d’ailleurs un film homonyme l’année prochaine avec Meryl Streep dans le rôle-titre). Mais Giannoli prend énormément de liberté avec cette histoire pour la faire entièrement sienne, pour l’imbriquer intimement à sa filmographie, revenant de façon plus convaincante sur un thème qu’il avait manqué dans "Superstar", celui de la victime expiatoire d’une société cruelle sans cesse à la recherche de boucs émissaires.

Dans son film précédent, il était question de la téléréalité et des réseaux sociaux, ici de musique et de surréalisme. Mais dans les deux cas, ce que montre Giannoli à l’œuvre, c’est l’horreur de la société du spectacle. Marguerite est en effet crucifiée sur scène pour assouvir la soif de sang et de ridicule d’un public cynique qui jouit de la souffrance d’autrui. En transposant cette idée dans le Paris des années Folle et dans l’univers lyrique, le cinéaste français trouve une métaphore beaucoup plus forte sur cette idée du sacrifice et plonge le spectateur dans un abîme de malaise, à la fois voyeur et en empathie avec cette femme emprisonnée dans son mensonge jusqu’à la folie.

"Marguerite" ou la soif de sang et de ridicule d'un public cynique
©DR

Réalisation : Xavier Giannoli. Scénario : Xavier Giannoli Marcia Romano. Photographie : Glynn Speeckaert. Musique : Ronan Maillard. Avec Catherine Frot, Michel Fau, André Marcon, Christa Théret… 2 h 07.


Xavier Giannoli : "Le cinéma, c’est le spectacle profond de la vie"

"Marguerite" ou la soif de sang et de ridicule d'un public cynique
©Bestimage


Il y a quelques jours, Xavier Giannoli présentait "Marguerite" en Compétition à la Mostra, deux ans après y avoir montré "Superstar", dont il regrette encore l’échec auprès du public. Au lendemain d’une projection publique enthousiaste, on retrouve le cinéaste de très bonne humeur dans un salon de l’hôtel Excelsior.

Comment êtes-vous tombé sur Florence Foster Jenkins ? Par hasard ?

Il n’y a pas de hasard. J’ai l’impression qu’elle est venue me voir pour que je fasse un film pour elle. J’ai entendu à la radio un enregistrement des années 40 avec la voix d’une femme chantant du Mozart mais on avait l’impression qu’on étranglait un perroquet qui chantait du Mozart. J’ai été stupéfait. C’est délirant, d’une drôlerie totale et au bout d’un moment, il y a un embarras qui s’installe. C’était il y a plus de dix ans. Après avoir entendu cette voix, j’ai fait une longue enquête, j’ai été à New York, j’ai recueilli énormément d’informations mais je n’ai pas eu envie de faire un biopic, comme Stephen Frears en prépare un. Cela ne m’intéresse pas. Autant faire un documentaire. Je n’ai pas envie de colorier les images de la vie de quelqu’un. Je préfère en proposer une interprétation. Je ne dis pas toute la vérité mais je ne dis que des choses vraies. J’ai gardé ce qui nourrissait ma vision de ce personnage.

"Marguerite" est quasi un film jumeau de "Superstar", avec toujours un faussaire…

On me fait remarquer en effet que l’imposture est un thème qui parcourt mes films. Parce que je pense qu’on ressent tout cela dans nos vies, en voyant des gens qui ont des places qu’ils ne méritent pas, des artistes qui ont une reconnaissance qu’ils ne méritent pas. Ou, nous, en subissant des douleurs qu’on ne mérite pas. Il y a dans ces thèmes du malentendu et de l’imposture une vérité humaine qui parle à notre cœur. C’est vrai que ces lignes dramatiques croisent mes films mais je ne le réfléchis pas. J’essaye juste d’exprimer quelque chose de personnel.

Le film est divisé en chapitres menant crescendo vers la folie. Est-on dans une forme de chemin de croix ? De passion ?

Bien sûr. C’est l’histoire d’une passion. Passion pour la musique, pour son mari et il y a évidemment une résonance christique. Marguerite est un être pur et généreux, qui vient s’offrir en sacrifice dans un monde où elle est entourée de cyniques et de menteurs. Il y a aussi dans la passion le sens de la souffrance. Quand on est sensible, on en vient assez vite à se demander ce que l’on peut faire de notre souffrance. Elle arrive à la dépasser et à lui donner du sens grâce à son amour de la musique. Il y a aussi cette idée que pour devenir un artiste, pour devenir un être humain, il faut donner un sens à la souffrance que les événements de la vie nous infligent. Mais par rapport à cela, ce qui était très important, c’était la fantaisie et la drôlerie du personnage. Il y a un désir d’échapper à cette souffrance, à cette passion par le rire, par une excentricité qui va même jusqu’à une forme de folie.

Quand vous avez choisi de faire du cinéma, était-ce également pour transcender une forme de souffrance ?

Ecrire un film, c’est aussi prendre possession de quelque chose en soi qui vous brûle ou qui vous fait peur. Je fais du cinéma où je dessine des personnages. Je m’intéresse à leur humanité en m’adressant à celle du spectateur. J’ai besoin du cinéma pour exprimer le mystère de ce que c’est un être humain. Le cinéma, c’est le spectacle profond de la vie.

Le film se déroule dans les années folles, mais on voit en filigrane la société du spectacle contemporaine…

Marguerite, c’est quelqu’un à qui tout le monde ment, que tout le monde entretient dans son illusion. Ce n’est pas par hasard si je décide de faire un film sur le besoin d’illusions pour vivre à une époque où la société du spectacle, à travers la publicité, la télévision, la politique, n’a jamais été aussi puissante. A une époque, il a été question de l’illusion religieuse, puis de l’illusion politique et aujourd’hui de l’illusion économique. Et j’ai peur que bientôt, ce soit l’illusion fanatique. J’espère que dans les déraillements de la voix de Marguerite s’exprime aussi quelque chose des déraillements de notre monde…

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