"Cafard" : L’absurdité de la guerre

Un premier film d’animation surprenant sur l’errance d’une escouade blindée belge pendant la Première Guerre mondiale.

Hubert Heyrendt

Un premier film d’animation surprenant sur l’errance d’une escouade blindée belge pendant la Première Guerre mondiale.

Jean Mordant est heureux comme un coq ! À Buenos Aires, il vient de remporter le titre de champion du monde de lutte. Mais on est en octobre 1914. Au pays, c’est la guerre. Quand il apprend qu’à Ostende, sa fille s’est fait violer par les soldats prussiens, son sang ne fait qu’un tour. Il renonce à la gloire et l’argent pour prendre le premier navire pour l’Europe, bien décidé à laver l’affront fait à sa petite Marijke… À peine rentré, avec son fidèle manager et son neveu, il s’engage dans le corps des automitrailleuses de l’armée belge (ACM), qui se réorganise à Paris. Après la bataille de l’Yser, son escadron est envoyé combattre sur le front russe, repoussant sans cesse le moment des retrouvailles avec sa fille. Mais quand la Révolution soviétique éclate, les blindés belges se retrouvent associés aux Russes blancs… Voilà le bataillon perdu dans une situation totalement surréaliste. Pour rentrer en Belgique, ne leur reste qu’à traverser la Sibérie et la Mongolie afin de rejoindre les États-Unis par l’océan Pacifique…

Le récit de "Cafard" semble fou; il est pourtant inspiré par l’incroyable tour du monde réalisé par les ACM durant la Première Guerre mondiale (cf. ci-contre). Le personnage de Jean Mordant est une transposition flamande du champion de lutte liégeois Constant Le Marin, tandis que son camarade Guido est une évocation du tout jeune Julien Lahaut, futur fondateur du parti communiste belge.

Décors épurés, couleurs saturées

Réalisateur de clips et de très nombreuses pubs, Jan Bultheel a toujours eu envie de porter cette aventure improbable au grand écran. Mais en faire un film classique était financièrement impossible. D’où l’idée, pour raconter cette histoire, d’utiliser la technique de la "motion capture", qu’il avait déjà testée pour divers spectacles. Les acteurs (Wim Willaert en tête) ont donc joué leur rôle devant des écrans verts, avant que leurs squelettes numériques soient habillés puis placés dans les décors.

Ce que l’on aime dans "Cafard", c’est la stylisation extrême pour laquelle a opté le réalisateur. Trait vif, décors épurés, couleurs saturées irréelles, l’animation est un régal, plongeant le spectateur dans un univers dur, celui des champs de batailles, de la guerre, de la solitude. Autre audace, le rendu des corps et des visages, dont le style sommaire façon crayonné tranche avec la beauté des décors. Mais jamais le dessin, l’animation ne viennent créer une barrière, une distance avec l’histoire contée.

Là où "Cafard" pèche un peu, c’est par son scénario un peu trop classique. Se concentrant quasi uniquement sur un seul arc - Jean Mordant retrouvera-t-il sa fille adorée ? -, le film apparaît quelque peu simpliste, peinant à décrire l’horreur vécue par des millions d’hommes et de femmes plongés dans un immense jeu de massacre auquel ils étaient finalement étrangers. Le parcours de ce Jean Mordant, ballotté de la Russie à la Chine puis aux États-Unis par des considérations politiques sur lesquelles il n’a aucune prise, résume pourtant parfaitement l’absurdité de la Première Guerre mondiale et de toutes les guerres.

"Cafard" : L’absurdité de la guerre
©DR

 Scénario & réalisation : Jan Bultheel. Musique : Hans Helewaut. Avec les voix de Wim Willaert, Dinara Drukarova, Sebastien Dewaele… Et, en VF, de Benoît Magimel, Jean-Hugues Anglade, Julie Gayet… 1h32.


Jan Bultheel, un réalisateur visionnaire

"Cafard" : L’absurdité de la guerre
©Arielle Sleutel


Le Belge a utilisé la "motion capture" pour reconstituer l’odyssée des ACM belges en 1914-18.

"J’ai découvert cette histoire incroyable dans le livre ‘Reizigers door de Groote Oorlog’(1) d’August Thiry et Dirk Van Cleemput", nous raconte le réalisateur Jan Bultheel à propos des événements dépeints dans "Cafard". "Elle résume bien l’absurdité de cette guerre : cette unité d’élite, avant-gardiste pour l’époque, n’a pratiquement servi à rien d’un point de vue militaire. Mais ses volontaires ont été les témoins d’événements tragiques qui ont changé le monde d’après-guerre."

Formé comme animateur, passé par la publicité et les courts métrages, Jan Bultheel a trouvé dans cet épisode la toile de fond idéale pour son premier long métrage, une grande fiction épique et dramatique. Il a imaginé l’histoire d’un champion de boxe belge se retrouvant dans la tourmente avec l’ACM. Mais plutôt que de puiser dans une imagerie passéiste, le réalisateur flamand recourt au contraire à une technologie de pointe du cinéma du XXIe siècle : la motion capture.

Cette technique qui consiste à filmer des acteurs, équipés de capteurs de mouvements, sur un arrière-plan vert, fut utilisée pour créer le personnage de Gollum dans "Le Seigneur des Anneaux" de Peter Jackson et le "Tintin" de Steven Spielberg. Mais Jan Bultheel y recourt à sa manière."Ce que nous avons réalisé pour ‘Cafard’n’a absolument rien à voir avec un film d’animation classique, souligne Jan Bultheel. D’abord, nous n’utilisons pas de story-board. Comme dans un film avec des acteurs, nous travaillons avec ceux-ci uniquement à partir du scénario."

Toutes les scènes de "Cafard" ont été tournées en trois semaines au studio Solidanim, à Angoulême, notamment avec l’acteur Wim Willaert, qui tient le rôle principal, celui du boxeur Jean Mordant. "Comme pour un film en images réelles, nous préparions les scènes avec les comédiens. Mais ceux-ci ne sont pas encombrés par le positionnement des caméras, car il n’y en a pas en mocap . Ils sont donc beaucoup plus libres de leurs mouvements. Enfin, nous enregistrons les voix directement, alors que les comédiens sont dans le feu de l’action. Ce type de tournage permet donc une plus grande spontanéité que dans un film en images réelles ou un film d’animation", note encore Jan Bultheel, qui y voit un gain en termes d’émotion.

Le réalisateur y gagne aussi en créativité : "Une fois la mocap réalisée, on obtient à l’écran un premier rendu très brut des avatars des comédiens, ce que j’appelle les ‘poupées Barbies’, explique-t-il en riant. On y ajoute les éléments de décors sous une forme très sommaire." A partir de là, le réalisateur peut placer sa caméra virtuelle, en exploitant au mieux l’interprétation de ses comédiens invisibles. Le résultat est baptisé offline edit. C’est l’équivalent de l’animatique pour un film d’animation classique, mais une animatique plus précise et proche du résultat définitif. C’est seulement alors que commence la troisième étape : la finalisation de la modélisation des personnages et des décors, la colorisation, la texturisation et l’éclairage.

Grâce à la motion capture et aux autres techniques numériques mises en œuvre, Cafard a été réalisé au sein d’une très petite équipe. Le contrôle artistique en sort renforcé. Là où en animation, les réalisateurs ont rarement l’opportunité de travailler directement sur les images, Jan Bultheel, qui est aussi peintre à ses heures, est intervenu personnellement sur les couleurs et les textures.

L’esthétique globale est ce que le réalisateur qualifie de low poly : "Je ne voulais pas tomber dans cette quête du réalisme ou des textures trop élaborées que l’on voit dans tous les films d’animation en images de synthèse aujourd’hui."

Les choix du réalisateur se sont donc portés sur des couleurs plus expressionnistes que figuratives. "L’idée est que chaque scène porte une dominante qui reflète les émotions des personnages." La palette, souvent monochromatique, et les camaïeux, soignés, traduisent l’affection du réalisateur pour la peinture à l’huile moderne.

Sur les personnages et les décors, Jan Bultheel a aussi apporté sa "patte" personnelle. "Lorsque l’on effectue le texturisation en 3D, on ‘déplie’ en quelque sorte l’enveloppe qui habille le personnage. Et on peut appliquer virtuellement une texture sur cette surface 2D."

Le réalisateur a souligné certains aspects des personnages par des petits traits très stylisés. Le résultat rappelle un peu le travail de l’illustrateur de bande dessinée argentin José Muñoz (la série Alec Sinner) ou du Belge Comès ("Silence", "Eva"). "Nous avons eu la chance de trouver une équipe créative ouverte à une approche neuve du cinéma d’animation", se réjouit Jan Bultheel, qui tient à citer les noms de ses chefs de poste : Stijn Valkenborgh, Pieter Swusten, Bram Van Quickenborne, Andre Ferwerda et Peter Paul Milkain, son assistant 3D.

Réalisé en un temps record pour un film d’animation, "Cafard" est l’un des projets les plus audacieux et novateurs de l’animation européenne depuis quinze ans. Comme avec les autos-canons-mitrailleuses il y a un siècle, la Belgique innove.

(1) Les voyageurs de la Grande Guerre, Leuven, Davidsfonds, 2008, 324 pp.