"Life" : Dean en Stock

Un biopic peut en cacher un autre. Anton Corbijn tire le portrait du photographe de James Dean.

Fernand Denis

Un biopic peut en cacher un autre. Anton Corbijn tire le portrait du photographe de James Dean. Un photographe qui met en scène un film sur un photographe, voilà qui doit être révélateur de quelque chose.

Le photographe réalisateur, c’est Anton Corbijn, célèbre pour ses portraits minéraux de stars du rock, et du cinéma aussi. Le photographe sujet, c’est Dennis Stock, célèbre pour ses portraits au naturel de James Dean, sur le bitume de Times Square ou dans la ferme de son enfance en Indiana.

Voilà un sujet, donc, qui peut se cacher derrière son appareil et derrière l’éblouissant James Dean. Alors Corbijn a confié le rôle du photographe à Robert Pattinson, bien vu.

Quand les deux hommes se rencontrent pour la première fois, Dennis Stock est photographe de tapis rouge à L.A. Quant à James Dean, il vient de terminer son premier film, "À l’est d’Eden", sur le point de sortir. Il est alors en concurrence avec d’autres jeunes acteurs pour être le "Rebel without a Cause" de Nicholas Ray. Ayant vu le film de Kazan en preview, Dennis Stock a l’intuition que James Dean va faire bouger les lignes à Hollywood, va prendre la tête d’un mouvement. Comme le courant semble passer entre eux, il vend au magazine "Life" un reportage photo prévu pour la sortie de "À l’est d’Eden".

James Dean accepte mais se dérobe sans cesse. Même si Dennis Stock n’a aucune envie d’un shooting en studio, il n’en peut plus de courir derrière l’acteur de L.A. à New York, de prendre des photos à l’arraché chez le coiffeur ou dans la rue alors que James Dean regarde ailleurs ou que la lumière est pourrie. Des photos "bio", au naturel, qui vont capturer l’air du temps de 1955 et le charme unique de l’acteur.

En attendant, Dennis Stock en bave grave et on mesure avec le film d’Anton Corbijn le prix à payer pour un cliché iconique : des semaines à nouer le contact, à suivre l’acteur, à discuter avec lui, à l’accompagner des journées entières - et des nuits aussi - un peu partout et jusque dans sa ferme ; mais encore à se ruiner, à rater des opportunités professionelles, à se brouiller avec sa femme et à négliger son fils. C’est au terme de ce parcours douloureux qu’il obtiendra des photos d’une épaisseur, d’une substance, d’une authenticité immarcescible. Des clichés qui tranchent avec ceux publiés par le département publicité des studios.

Ces clichés l’ont forcé à sortir de la routine, à dépasser le cadre, à se frotter à la personnalité de son sujet et à capter une partie de son mystère. Ces clichés ont aussi saisi une part de lui-même. Forcé de fouiller ses motivations, il a trouvé son style, son regard.

Ses clichés ont fait le tour du monde, par leur qualité mais aussi leur rareté. La mort rôde sur ce film, comme dans tous les autres films d’Anton Corbijn. Le précédent, "A Most Wanted Man", était aussi le tout dernier de Philip Seymour Hoffman.

Comme Kristen Stewart, Robert Pattison confirme qu’il existe une vie après "Twilight" quand on a un vrai talent. Il tranche avec celui de Dane DeHaan qui peine à relever le défi d’incarner James Dean. Il l’imite plus qu’il ne l’habite, dégageant une gentillesse molle mais aucun charisme. Le rôle était-il impossible ?

Corbijn éprouve d’ailleurs les mêmes difficultés avec les autres célébrités comme Natalie Wood ou Nicholas Ray. Seul Jack Warner a du magnétisme mais c’est Ben Kingsley qui s’en charge. L’essence du film est ailleurs : dans l’instant magique où l’acteur donne et où le photographe prend, dans le récit d’un artisan qui devient un artiste en sortant de son cadre.

"Life" : Dean en Stock
©DR

Réalisation : Anton Corbijn. Scénario : Luke Davies. Avec Robert Pattinson, Dane DeHaan, Ben Kingsley… 1h52.

Quand l’ex-phototographe Anton Corbijn met en scène un photographe

"Life" : Dean en Stock
©Eone

Un musicien est plus facile à photographier. L’acteur se disperse dans différents personnages. Le musicien, lui, est là à 100 %, le son et le look sont connectés.

"Life" est votre quatrième film, est-il le plus personnel ?

Non. "Control" était plus personnel, c’était une partie de mon histoire, des émotions vécues. Mais j’ai vécu les mêmes situations que Dennis Stock, ce rapport en équilibre entre le photographe et son sujet. Cela me rappelle mes débuts quand je travaillais avec Herman Brood. Grâce à lui, je suis devenu connu, mais je ne comprenais pas pourquoi il se faisait photographier par d’autres. Son but était d’être le plus connu possible et moi, je confondais amitié et travail.

Votre relation avec Herman Brood fait-elle écho à celle entre Stock et James Dean ?

Non, Stock a l’intuition d’avoir dans le viseur quelqu’un qui va devenir stratosphérique. En revanche, j’ai expérimenté, comme lui, qu’il faut du recul pour voir la bonne photo. Stock n’avait pas conscience que sa photo prise à Times Square aurait une telle densité. D’ailleurs, il a pris seulement six photos, il pleuvait. Le producteur voulait que ce soit la grande scène du film mais ce n’était pas un grand moment dans la vie de Dennis Stock. L’autre situation que j’ai expérimentée, c’est la question : quand est-ce j’arrête de photographier, quand est-ce que je rentre dans la vie privée du sujet ? Et puis je connais aussi cette conversion entre James Dean et Dennis Stock où chacun a le sentiment d’aider l’autre, c’est quelque chose qui me rappelle mes premières années.

Y-a-t-il un prix pour une bonne photo ?

C’est sûr, il y a parfois beaucoup de travail derrière une photo. Je travaille trois plus que la plupart des gens, je ne me plains pas, j’aime ce que je fais. Bien sûr, il y a un prix à payer, mais si vous ne trouvez pas de plaisir à payer ce prix, il faut changer de métier. La leçon du film pour Dennis Stock, c’est qu’il apprend à vivre le moment. Ce film n’a pas de message, sauf peut-être celui-là.

Dennis Stock apprend aussi à devenir un artiste, à sortir du cadre.

Oui, il apprend à être honnête avec lui-même, c’est cela un artiste. Etre un artiste, ce n’est pas répondre aux commandes d’un magazine mais trouver sa propre voie. Quand vous regardez mon travail, vous ne pouvez pas distinguer les photos que j’ai faites pour moi et celles qui m’ont rapporté beaucoup d’argent.

Etre un artiste, c’est avoir une méthode ?

Ma méthode, c’est de ne pas en avoir. J’éprouve le besoin de changer, quand mon travail devient trop confortable. C’est pour cela que j’ai fait des clips et puis des films. C’est un challenge. Aujourd’ hui, je suis concentré sur le cinéma, je n’ai plus de temps pour la photographie.

Vos quatre films ont en commun quelque chose de très puissant, on y sent la mort rôder. "Control" évoquait le suicide de Ian Curtis, George Clooney était un killer dans "The American", "A Most Wanted Man" fut le dernier film de Philip Seymour Hoffman, quant à James Dean…

C’est étrange car je n’ai jamais eu le désir de mettre en scène ce sujet. Sauf peut-être dans "Control". Cette mort m’a façonné quelque part. Mes photos de Ian Curtis ont eu un impact, comme celles de James Dean par Stock, dans une bien moindre mesure. "A Most Wanted Man", c’est hors de ma volonté. La mort n’est jamais évoquée dans "Life" mais tout le monde le sait. J’ai 60 ans et je me rends compte que la mort fait partie de la vie, qu’elle est au coin de la rue. Le cinéma aime jouer avec la mort et je n’aime pas cela. Seule, l’idée de la mort est présente.

Quelle est la signification de votre cameo en photographe à côté de Dennis Stock, au bord du tapis rouge ?

Il y a beaucoup de jalousies entre les photographes. Quand James Dean vient s’adresser à Dennis Stock, les autres ressentent : pourquoi lui, alors qu’il est moins bon que moi ?

Que représente James Dean aujourd’hui ?

C’est une icône comme Marilyn Monroe. Le symbole du beau mec, le rebelle de la génération d’après guerre. Comme Brando. Mais on ne voit pas de T-Shirt avec Brando, alors qu’il y en a beaucoup avec Dean. J’en ai pris conscience avec ce film. Il plaît aux filles, aux garçons.

Est-ce plus facile de photographier un acteur ou un musicien ?

Un musicien car il a une personnalité entière; un acteur se disperse dans différents personnages. Devant l’objectif, il joue celui qui pourrait servir son image. Le musicien, lui, est là à 100 %, le son et le look sont connectés. Mais certains acteurs sont plus faciles, comme Johnny Depp ou George Clooney, car ils sont les meilleurs pour jouer Johnny Depp ou George Clooney (rires).