"Maryland" : Matthias Schoenaerts érotisé dans un thriller psychologique

Matthias Schoenaerts, garde du corps de Diane Kruger, dans un thriller mental. Le corps est au cœur du cinéma d’Alice Winocour. Surtout quand il trahit l’esprit. Critique et entretien.

Alain Lorfèvre

Matthias Schoenaerts, garde du corps de Diane Kruger, dans un thriller mental. Le corps est au cœur du cinéma d’Alice Winocour. Surtout quand il trahit l’esprit. Critique et entretien.

"Je vous verrai bien chasser l’ours." Jessie (Diane Kruger), femme d’un riche homme d’affaires libanais, cernera très bien le moment venu la nature profonde et la ténacité de Vincent (Matthias Schoenaerts). Vétéran d’Afghanistan - ou de quelque autre guerre de l’armée française - cette masse de muscles souffre de stress post-traumatique. Privé d’opération, il œuvre comme agent de sécurité par l’entremise de son frère d’armes et ami Denis (Paul Hamy).

Dès sa première nuit de service à "Maryland", la demeure de M. Walid, Vincent, malgré ses crises d’angoisse, perçoit rapidement que quelque chose ne tourne pas rond. Lorsque Denis lui propose de rester deux jours de plus au service de la femme de Walid, qui doit voyager en Suisse, il accepte, ayant besoin d’argent. Tendu, toujours aux aguets, il voit des menaces partout et est convaincu que lui, sa cliente et le fils de celle-ci sont suivis. Parano ou instinct ?

Nous avions découvert Alice Winocour, il y a deux ans, à la Semaine de la Critique avec "Augustine", portrait en creux du docteur Charcot et de sa patiente la plus célèbre. Changement de registre apparent avec ce thriller contemporain qui est "monté" en mai dernier en section officielle cannoise, Un Certain Regard. Mais apparent seulement : la mise en image des symptômes d’un dérèglement psychique demeure l’enjeu formel de la réalisatrice.

Sur ce point, elle excelle, avec l’apport de son directeur photo Georges Lechaptois et le renfort de la bande sonore très travaillée de Pierre André. L’intrigue est plus ténue, parfois peu crédible, avec sa toile de fond de corruption politique. Elle n’est finalement qu’un prétexte à la mise en place d’un huis clos reflétant l’isolement mental de Vincent. Bête de guerre, celui-ci n’existe que dans l’action, qu’il n’abandonne que sa mission accomplie.

Matthias Schoenaerts, désormais acteur le plus physique du cinéma français, excelle dans l’exercice du taciturne tout en nerfs (au risque de s’y enfermer). La réalisatrice française n’a pas caché vouloir érotiser le corps du Flamand, comme le tout-venant des réalisateurs masculins magnifie souvent le corps de leur comédienne. Et force est de reconnaître que Winocour réussit son pari. Face à Schoenaerts, Diane Kruger irradie à nouveau de sa beauté insolente - apportant ici chaleur, là un peu de répondant, au bloc de muscle taciturne qui lui fait face.

Qualités qui ne compensent pas un début parfois un peu laborieux à force d’appuyer l’épuisement mental de Vincent. Etonnamment, Alice Winocour excelle plus dans l’action séminale et brute, dans la veine d’un Michael Mann ou d’une Kathryn Bigelow. On n’attendait pas cette jeune réalisatrice française sur ce terrain.

Et sa démonstration stylistique est accomplie. Une surprise qui justifiait amplement sa sélection à Un Certain Regard et qui vaut le détour pour les amateurs de thriller psychologique tout en tension retenue.

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© DR

Réalisation et scénario : Alice Winocour. Avec Matthias Schoenaerts, Diane Kruger, Paul Hamy,… 1h41


"Je voulais filmer Matthias comme un objet de désir"

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© REPORTERS


A tout juste 39 ans, Alice Winocour est déjà une habituée du festival de Cannes. Cette grande femme aux cheveux longs y était cette année au générique de deux films : "Maryland", qu’elle a écrit et réalisé, et "Mustang", qu’elle a coécrit. Deux huis clos, deux films ancrés dans le présent : le retour du rigorisme religieux dans "Mustang", la face cachée et traumatique des nouvelles guerres que l’Occident mène hors de ses frontières. Cinématographiquement, aussi, cette réalisatrice est de son temps, faisant fi des frontières de genre narratif - "Maryland" est un thriller autant qu’un drame psychologique sur fond de romance - et sexué - la réalisatrice revendique le droit de ne pas être réduite à son statut de femme.

"Maryland" est un thriller. Mais dont le protagoniste est une figure encore peu traitée en Europe : le vétéran des guerres contemporaines. Des vétérans désaxés mais qu’on abandonne complètement à leur souffrance.

Je voulais raconter l’histoire d’un soldat convalescent, qui essaie de retrouver la maîtrise de ses sens et de son corps. Don McCullin, un photoreporter qui a notamment couvert la guerre du Vietnam et dont les photos ont été utilisées dans "Blow Up" d’Antonioni, a cessé du jour au lendemain de prendre des images de conflit et a opté pour des paysages. Mais ceux-ci sont hantés par la mort. J’ai moi-même entretenu une relation épistolaire pendant deux ans avec un vétéran d’Afghanistan. Il m’a parlé de ses expériences, de son ressenti, de son problème d’adaptation. Il m’a expliqué qu’un jour, là-bas, il s’est retrouvé dans un supermarché jonché de cadavres. Une expérience traumatisante qui le hante au point que se rendre au supermarché du coin est une épreuve insurmontable pour lui. Il a aussi vu des enfants lapider des personnes. Du coup, il ne voit plus le côté mignon et adorable des enfants. L’idée sous-jacente de ce thriller, c’est que les règles sont différentes pour eux que pour nous. Ce qui revenait en permanence dans nos échanges, c’est que ce monde horrible des guerres est a seulement quatre heures de vols de Paris ou de Cannes : cela se passe à nos portes en Ukraine ou en Syrie…

Dans "Augustine", le portrait était centré sur un personnage féminin. Vous vous concentrez ici essentiellement sur une figure masculine, virile de surcroît.

Je voulais filmer Matthias Schoenaerts comme un objet de désir. Exactement comme les réalisateurs masculins filment les femmes. Mais je voulais également dépasser ce report érotique au corps et réaliser un portrait psychologique de ce personnage. J’ai écrit pour Matthias Schoenaerts. J’avais été impressionné par sa stature, son physique, son charisme. Je savais qu’il était le seul qui pouvait jouer Vincent, à la fois dans sa dimension physique et sa fragilité. C’est un acteur qui cherche un langage corporel approprié. Vincent devait porter son histoire sur son corps : les tatouages, les cicatrices… Il a des dates tatouées sur le corps. C’est quelque chose que j’avais vu chez un vétéran qui avait tatoué les dates de ses compagnons morts au combat. Matthias a choisi des dates importantes de sa vie pour ces tatouages. Chacune des cicatrices qu’on lui a maquillées avait une signification précise. Durant le tournage, il ne dormait pratiquement pas, pour se mettre dans le même état d’épuisement nerveux que Vincent. Le tournage était éprouvant, parce que l’ambiance était vraiment électrique compte tenu de son propre investissement dans le rôle.

Dans cette idée de casser les stéréotypes, vous vous attaquez également à un film de genre codifié : le thriller d’action.

Il m’a paru intéressant d’affirmer qu’une femme, européenne de surcroît, peut mettre en scène un tel type de film. J’estime qu’il n’y a plus de frontières aujourd’hui. Même si cela surprend encore. Je me demande comment Kathryn Bigelow parvient encore à répondre à cette question récurrente sur le fait que, elle, une femme, réalise des films d’action. Cela vient qu’elle le fait aux Etats-Unis. Le public et la critique devraient être habitués… J’espère que ce film, et mes films, cesseront rapidement d’être perçus comme des films d’une femme. On ne demande jamais à mes confrères masculins de justifier leur choix de film par rapport à leur sexe. Je ne sais pas ce que c’est un film de femme ou un film d’homme. Mais j’assume mon regard de femme en tant que réalisatrice, je ne le renie pas. Mais je veux simplement pouvoir réaliser les films que j’ai envie de réaliser.

Comme dans "Augustine", vous observez ici un corps dysfonctionnel. Et vous cherchez à traduire cela à l’écran.

Je suis vraiment obsédée par cela : les corps qui trahissent l’esprit. Ceux qui en sont victimes peuvent difficilement décrire cette sensation. D’un point de vue artistique, cela me fascine d’essayer de le rendre. Ici, j’ai cherché aussi à traduire cette montée d’adrénaline dont parlent beaucoup de personnes qui ont vécu l’expérience du combat. Les personnes entraînées au combat expliquent souvent que, une fois dans le feu de l’action, elles ne se sentent plus dans le réel et entrent dans une autre forme de perception. C’est qui m’intéressait aussi : faire ressentir au spectateur ce basculement.

C’est comme si Vincent ne pouvait plus déconnecter.

C’est une machine de guerre, surentraînée au combat. Il ne veut qu’une chose : c’est y retourner. Car de retour dans la vie normale, son corps et son instinct réagissent encore comme au combat. Il a peur du monde réel. Parce qu’il y reçoit trop de stimuli qui réveillent ses réflexes de combat. Il est en tension permanente. D’où le titre, "Maryland", qui est le nom de la propriété : c’est autant son refuge que celui de Jessie.

Vincent est censé protéger Jessie, mais il lui fait peur. Un peu comme nous font peur ceux censés assurer notre sécurité…

Je voulais précisément montrer cette peur que suscite la présence de Vincent. Il craint lui-même son corps. Jessie a peur de lui - peut-être aussi parce qu’il l’attire malgré tout. Mais il redoute ce qu’il incarne, cette violence. Une des séquences clés, pour moi, est celle où ils s’endorment côte à côte. C’est un moment de répit. Il n’y a rien de plus apaisant que de s’endormir aux côtés de quelqu’un.