"Youth" : Un film qui s’écoute avec les yeux

Il y a quelque chose de Fellini dans la démarche de Paolo Sorrentino, une même façon de mettre en scène ses fantasmes, ses émotions, ses angoisses, ses obsessions, ses frustrations, ses pulsions. Une capacité à mettre en scène un monde difforme et luxuriant, onirique et nostalgique, crépusculaire et décadent...

Fernand Denis

Michael Caine, Harvey Keitel et Paolo Sorrentino sont dans un hôtel en Suisse.

Un hôtel dans les Alpes suisses : grand, classieux, thermal, lové dans une vallée de carte postale. Sur la terrasse, un homme âgé lit son journal. Un autre vient lui parler. Un émissaire de la Reine d’Angleterre. The Queen serait "delighted" de l’anoblir et au passage lui demande une petite faveur : diriger ses propres compositions au concert d’anniversaire du prince Philip. Fred Ballinger, maestro rangé des violons, refuse pour "raisons personnelles".

Il n’en parlera même pas à son meilleur ami de 50 ans, un illustre réalisateur qui s’est mis au vert (sublime des pâturages) pour écrire le scénario de son dernier film. Son testament cinématographique. On croisera en vrac la fille du chef d’orchestre, un jeune acteur famous préparant son prochain rôle et encore un homme avec le portrait de Marx tatoué dans le dos. Celui-là est manifestement le plus gros - dans tous les sens du terme - pipeule de l’établissement, des gens attendent à la grille dans l’espoir d’un autographe, mais on ne voit pas du tout qui cela peut être. Jusqu’à ce qu’une petite balle jaune… Moment magique.

On ne sortira pas du palace, il est trop beau, ancien et contemporain. On y est trop bien, la vue, le service, le sauna, les promenades, le massage, la literie, et parfois même Miss Univers à la piscine… Heureusement qu’il existe le cinéma pour s’offrir un hôtel comme cela.

Paolo Sorrentino doit aimer les hôtels. Souvenez-vous, Toni Servillo y restait coincé toute la durée des "Conséquences de l’amour". Le cinéaste a remplacé son fidèle acteur par Michael Caine : même classe, même densité, même grâce mais, anglais oblige, plus universel.

Depuis "La grande bellezza", le cinéaste italien ne raconte plus une histoire spécifique. Il fellinise, lui reprochent certains. Il y a pire comme modèle et puis on n’est plus le même siècle. Mais, c’est vrai, il y a quelque chose de Fellini dans la démarche, une même façon de mettre en scène ses fantasmes, ses émotions, ses angoisses, ses obsessions, ses frustrations, ses pulsions. Une capacité à mettre en scène un monde difforme et luxuriant, onirique et nostalgique, crépusculaire et décadent, vulgaire et poétique, drôle et lyrique.

Sorrentino nous prend par la caméra et nous emmène en promenade. On fait un bout de chemin avec un personnage, puis un autre, et comme dans toutes les marches, on se retrouve seul un moment. Alors, on pense, on réfléchit, on rêve et puis quelqu’un vient emboîter votre pas.

Un film de Sorrentino, ça marche comme cela. On voit une scène. Prenons le chef d’orchestre qui regarde des vaches et se met à les diriger comme un orchestre à cornes et clochettes. On décolle et puis on atterrit quelques scènes plus loin. Sorrentino a même prévu un parachute.

On aime certains films car ils vident le cerveau, d’autres parce qu’ils le remplissent. On va au cinéma pour se détendre, apprendre, s’ouvrir au monde, oublier la réalité, être transporté ailleurs. "Youth" et "Le tout nouveau testament" font partie de la dernière catégorie. Ils conduisent à l’intérieur de nous-même, dans un endroit sombre, angoissant : l’idée de la mort pour "Le testament", de la vieillesse pour "Youth" (Sorrentino raffole des antiphrases). Mais les deux auteurs ont la délicatesse, l’élégance d’en faire des films très beaux, très plaisants, très légers, très ludiques. Des films qui font du bien car ils sont généreux, ils partagent leurs idées, les lancent comme des bouées. "La vie est une patinoire, on tombe souvent" dit Jaco. "Les émotions, c’est tout ce qu’on a" , répond Paolo.

La mise en scène fluidissime, la caméra en apesanteur, la photographie sublime, Caine et Keitel oscarisables; pourtant l’émotion que dégage "Youth" n’est pas cinématographique, elle est musicale. C’est un film qui s’écoute avec les yeux.

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© DR

Réalisation, scénario : Paolo Sorrentino. Images : Luca Bigazzi. Musique : David Lang. Avec Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz… 1h58.


Bio express de Paolo Sorrentino

Paolo Sorrentino est né à Naples en 1970. En 2001, son premier long métrage "L’Uomo in più", une comédie dramatique, est sélectionné à la Mostra de Venise. De nombreux prix le récompensent en Italie et à l’étranger. Ce film marque le début de sa collaboration avec son acteur fétiche Toni Servillo. En 2004, le metteur en scène réalise son second film, "Le conseguenze dell’amore" présenté en compétition à Cannes. Le film obtient un grand succès et remporte de nombreux prix dont Donatello (meilleur film, réalisateur, scénario, acteur, photographie). Deux ans après, il revient sur la Croisette avec "L’amico di famiglia". Et c’est avec son quatrième film, "Il Divo", le portait du Premier ministre italien Giulio Andreotti, que Paolo Sorrentino remporte le Prix du Jury. Celui-ci était alors présidé par Sean Penn, qui sera la vedette - en rock star amortie - de "This must be the place". Abonné de la compétition, il revient avec "La grande Bellezza" qui repartira bredouille à la surprise générale mais remportera le golden globe et l’oscar du film étranger. En revanche, "Youth" a divisé la Croisette, mais est aussi reparti bredouille.


Filmographie

2001: "L’Homme en plus" (L’uomo in più)

2004: "Les Conséquences de l’amour" (Le conseguenze dell’amore)

2006: "L’Ami de la famille" (L’amico di famiglia)

2008: "Il divo"

2011: "This Must Be the Place"

2013: "La grande Bellezza"

2014: "Rio, I Love You" (Rio, Eu Te Amo), film à sketches brésilien (segment "La Fortuna")

2015: "Youth" (La Giovinezza)


Michael Caine, le plus british et populaire acteur de sa Majesté