"Ni le ciel ni la terre" : Un thriller de guerre métaphysique

Clément Cogitore signe un captivant premier film, qui brasse avec brio les genres. Jérémie Renier s’impose en chef d’une troupe de seconds rôles prometteurs.

Alain Lorfèvre

Clément Cogitore signe un captivant premier film, qui brasse avec brio les genres. Jérémie Renier s’impose en chef d’une troupe de seconds rôles prometteurs.

Ni le ciel ni la terre" fit partie en mai dernier des heureuses surprises du Festival de Cannes. Dévoilé à la Semaine de la Critique, ce premier film du Français Clément Cogitore est une œuvre riche, complexe, qui mêle plusieurs genres du cinéma - film de guerre et fantastique avec pour toile de fond le néocolonialisme, les conflits du XXIe siècle et le rapport à l’autre. Bref, un récit ambitieux.

L’action se déroule à la frontière pakistanaise. Une section française garde un col dans la vallée du Wakhan. A sa tête, le capitaine Antarès Bonassieu (Jérémie Renier), officier expérimenté, veille sur ses hommes et aux bonnes relations avec la population locale.

Face à eux, les combattants du "Sultan" restent insaisissables. Par une nuit d’encre, deux hommes d’Antarès, de faction dans un avant-poste, disparaissent. Leurs frères d’armes, à portée de vue, n’ont rien remarqué. Seul indice : des villageois avaient été aperçus peu auparavant au sommet d’une crête. Antarès mène l’enquête, perquisitionne dans le village, mais ne trouve rien.

Quelques jours après, un troisième soldat s’évapore dans les mêmes circonstances mystérieuses. Puis un autre… L’inquiétude gagne sa troupe; Antarès jure de retrouver ses hommes.

"Ni le ciel ni la terre" ressemble à un thriller de guerre, une sorte de "Mystère de la chambre jaune au front", mâtiné de fantastique. Le réalisateur mêle avec brio une esthétique réaliste, sans sublimation de l’iconographie guerrière, aux ambiances angoissantes héritées des found footages movies d’horreur façon "Paranormal Activity" ou "Rec". Difficile d’en dire plus sans déflorer le récit. Sauf à préciser encore que "Ni le ciel ni la terre" confine à la métaphysique qui transcendait "Apocalypse Now" de Francis Ford Coppola (1979) ou "Sans retour" de Walter Hill (1981).

Si le contexte est contemporain, l’intrigue est intemporelle. Le thème profond du film - la confrontation à l’altérité, la peur de l’inconnu et le recours au mystique face à celui-ci - est le propre de tout conflit, depuis la nuit des temps.

Etymologiquement, le prénom de l’officier signifie "comme Arès" - dieu grec de la guerre. Antarès incarne le soldat moderne, bardé de technologie. Mais l’origine mythologique de son prénom le rattrape lorsqu’il est confronté à des croyances qui le dépassent.

Plasticien de formation, Clément Cogitore s’est toujours interrogé sur le rapport au sacré, aux mythes et à ce qu’il appelle "la perméabilité des mondes" (lire l’entretien en pages Culture).

A l’instar de "Dheepan" de Jacques Audiard (coécrit par Thoams Bidegain, comme celui-ci) ou du prochain "Les chevaliers blancs" de Joachim Lafosse, il prend acte du "post-néo-colonialisme" : l’Occident croit encore dominer et imposer sa loi au monde, mais des forces supérieures le renvoient dans les cordes de son ignorance et de son arrogance.

Clément Cogitore est servi par sa distribution, brillante. Jérémie Renier, sec et musclé, porte sa maturité de comédien - vingt ans de métier - pour incarner le chef d’une troupe de solides seconds rôles, issus d’une nouvelle génération d’acteurs français prometteurs, dont Kévin Azais ("Les Combattants", César du meilleur second rôle 2015), Swann Arlaud ou Finnegan Oldfield - que l’on reverra bientôt face à François Damiens dans "Les Cowboys" de Thomas Bidegain, qui participe de la même mouvance.


"Ni le ciel ni la terre" : Un thriller de guerre métaphysique
©DR

 Réalisation : Clément Cogitore. Scénario : Clément Cogitore, Thomas Bidegain. Avec Jérémie Renier, Swann Arlaud, Kévin Azaïs… 1h40.