"Une enfance" : Donner un visage à la misère

Philippe Claudel revient à la simplicité avec la jolie chronique d’une enfance lorraine.

Hubert Heyrendt

Philippe Claudel revient à la simplicité avec la jolie chronique d’une enfance lorraine.

A 13 ans, Jimmy a grandi trop vite. C’est un peu sur ses épaules que reposent toutes les responsabilités de la famille. Il fait les courses, s’occupe de Kevin, son petit frère de 8 ans… Tout juste sortie de prison, leur mère Pris est une ado attardée, sous la dépendance affective de Duke, son nouveau copain et accessoirement dealer. Alors que l’année scolaire s’achève, les vacances s’annoncent très longues pour le gamin, dans cette petite ville industrielle de Lorraine…

En 2008, le romancier Philippe Claudel (" Les âmes grises") passait derrière la caméra avec "Il y a longtemps que je t’aime", César du meilleur premier film qui confrontait Elsa Zylberstein et Kristin Scott Thomas. Il retrouvait d’ailleurs cette dernière en 2013 pour "Avant l’hiver", face à Daniel Auteuil. Avec "Une enfance", le cinéaste tourne le dos à une forme de romanesque cinématographique pour accoucher d’un petit film sobre très personnel.

Tourné avec beaucoup de liberté dans sa ville de Dombasle, près de Nancy, ce quatrième long métrage n’est pas autobiographique. Mais on sent que Claudel a mis beaucoup de lui-même dans sa façon de filmer amoureusement les paysages lorrains, entre usines désaffectées, hauts fourneaux, vergers et nature. Le réalisateur joue d’ailleurs un petit rôle en forme de clin d’œil à l’enfant qu’il a été et qui arpentait, des rêves plein la tête, les mêmes sentiers que son jeune héros…

Avec "Une enfance", Philippe Claudel aborde aussi de manière frontale une réalité peu vue au cinéma français, celle de la misère sociale. Abrutis par la vie et la drogue, les adultes du film sont pauvres, n’ont pas d’argent pour payer un stage de tennis à Jimmy. Lequel sait très bien que, lorsqu’il va chez le boucher pour acheter trois tranches de jambon, il ne doit pas choisir entre fumé ou à l’os, il prend "le moins cher"

C’est la justesse de cette description de ce que c’est d’être pauvre aujourd’hui qui séduit dans "Une enfance". C’est d’ailleurs lorsqu’il reste dans cette description simple des journées du gamin, mais aussi des discussions politiques d’adultes complètement paumés, que Claudel est le meilleur. Quand il redevient romancier, il invente quelques situations qui sonnent sans doute un peu moins justes. Qu’à cela ne tienne, "Une enfance" nous permet de nous attacher à ce petit garçon à qui la vie a volé l’enfance. Campé par le jeune Alexi Mathieu, jeune Lorrain épatant, ce Jimmy devrait d’ailleurs devenir un personnage récurrent dans le cinéma de Philippe Claudel, qui prévoit déjà d’en faire son Antoine Doinel en tournant au moins deux autres films pour voir comment il évolue…


"Une enfance" : Donner un visage à la misère
©DR

Scénario et réalisation : Philippe Claudel. Photographie : Denis Lenoir. Montage : Isabelle Devinck. Avec Alexi Mathieu, Angelica Sarre, Pierre Deladonchamps, Jules Gauzelin, Patrick d’Assumçao… 1h40.