"Sicario" : Thriller tendu à l’extrême

Ce film d’action époustouflant constitue un examen d’entrée à Hollywood brillamment réussi par Denis Villeneuve. Le réalisateur de "Prisoners" n’a pas pour autant laisser ses préoccupations personnelles à la maison. C’est pas demain qu’on devrait le voir tourner "Iron Man contre Sherlock Holmes".

Fernand Denis

Entre les USA et le Mexique, la civilisation et la barbarie, la terre et l’enfer.

Sicario. On appelle ainsi les tueurs à gages qui opèrent le long de la frontière mexicaine. "Police frontière" avec Nicholson, "Traffic" de Soderbergh, "Trois enterrements" de et avec Tommy Lee Jones et bien d’autres films ont fait de cette frontière une terre de cinéma autour de l’immigration. Aujourd’hui, c’est le terrain d’activité des cartels mexicains de la drogue.

La première scène de "Sicario" en donne spectaculairement la mesure. Des policiers défoncent au camion bélier, une maison où sont retenus des otages. Hormis ses deux gardiens, le bâtiment paraît vide quand on découvre entre les cloisons préfabriquées, des dizaines de cadavres, la tête dans un sac en plastique.

De quoi se faire une idée sur le niveau de cruauté du cartel de Diaz. On n’en verra pas plus car la situation est observée du point de vue de la riposte américaine. Dirigeant avec cran un peloton du FBI, une femme est sollicitée par des autorités supérieures pour participer plus activement à la lutte contre ce cartel.

Comment mettre hors service cette organisation qui opère derrière une façade légale ? Une unité d’élite - emmenée par Josh Brolin assisté d’un consultant inquiétant Benicio del Toro - invite la jeune femme à observer sa stratégie de "la fourmilière". On donne un bon coup afin de forcer les chefs à bouger, de les pousser à l’erreur, laquelle pourrait permettre de remonter jusqu’à la tête du réseau.

Comment donne-t-on ce coup de pied ? C’est le cœur de ce film d’action époustouflant, un examen d’entrée à Hollywood brillamment réussi par Denis Villeneuve. Le réalisateur de "Prisoners" n’a pas pour autant laisser ses préoccupations personnelles à la maison. C’est pas demain qu’on devrait le voir tourner "Iron Man contre Sherlock Holmes".

A l’intérieur de ce thriller stressant, tendu à l’extrême de bout en bout, le passionnant réalisateur d’"Incendies" met sa maestria au service d’une question de fond capitale : faut-il combattre le mal par le mal ? Faut-il lutter contre les cartels avec les armes légales ou avec celles de l’adversaire. Faut-il renoncer à la loi pour venir à bout du monstre ? La ville de Ciudad Juárez est d’ailleurs la représentation de l’enfer avec ces corps nus accrochés à un viaduc routier. Faut-il accepter que cette frontière devienne une mangrove où se mélangent civilisation et barbarie ?

Cette question était déjà posée avec la même force spectaculaire par Kathryn Bigelow dans "Zero Dark Thirty". Elle était aussi moralement portée par une héroïne féminine. Si Emily Blunt est irréprochable, elle ne possède toutefois pas ce charisme, elle ne vibre pas avec l’intensité de Jessica Chastain dont l’interprétation sublimait le film pour en faire autre chose que du cinéma.


"Sicario" : Thriller tendu à l’extrême
©DR

 Réalisation : Denis Villeneuve. Scénario : Taylor Sheridan. Avec Emily Blunt, Benicio Del Toro, Josh Brolin… 2h02