"Belles familles" : L’inconnu dans la maison

Jean-Paul Rappeneauim mobilise Matthieu Amalric, un homme en mouvement, dans la maison de son enfance.

Fernand Denis

Jean-Paul Rappeneauim mobilise Matthieu Amalric, un homme en mouvement, dans la maison de son enfance.

Allô, maman ?

- Ouiiii, quoi encore, Jean-Miiii ?

Sauf que c’est pas Jean-Mi au bout du film, mais son frère Jérôme, celui qui vit en Chine, n’est plus revenu depuis dix ans, donnait à peine signe de vie et qui vient d’atterrir à Roissy. Si maman est à la fois étonnée et ravie, elle est aussi inquiète de l’inviter à dîner. C’est qu’il ne faut pas dix minutes aux deux frères pour retrouver leur envie de s’étrangler mutuellement. Shanghai/Paris, 10 000 km, c’était la bonne distance entre ces deux-là.

L’objet de leur différent actuel est la maison familiale de leur enfance en province. Jérôme la pensait vendue depuis longtemps. Il est très énervé d’apprendre que la vente est bloquée depuis des années à cause d’un imbroglio juridique entre la commune et un promoteur immobilier - ami d’enfance de Jérôme. Le tribunal devrait enfin dénouer tout cela dans quelques mois.

Jérôme - en route pour Londres pour y conclure une très grosse affaire - avait fait un petit coude parisien pour présenter sa belle fiancée chinoise à sa mère. Et de mettre sa journée à profit pour se rendre à Aubray en pleine campagne et analyser ce nœud juridique d’un peu plus près. Non seulement, il est encore plus serré que prévu mais il s’accompagne d’un casse-tête sentimental inattendu autour du fantôme du père qui hante le domaine.

Pour Jean-Paul Rappeneau, il s’agit de bâtir un château de cartes aussi fragile que complexe et de le faire tenir jusqu’à la grande scène finale. On doit au réalisateur de "Cyrano" des bonheurs cinématographiques inestimables. Ainsi "La vie de château" et "Le sauvage" sont des chefs-d’œuvre d’horlogerie comique dotés d’un charme décoiffant qui avait alors la blondeur et le tempérament de Catherine Deneuve.

A plus de 80 ans, Rappeneau est-il encore capable de livrer pareilles mécaniques de précision, de lancer un film sur un rythme d’enfer ?

Alors oui et non !

Alors oui, Rappeneau a toujours le rythme dans la peau. Oui, sa direction d’acteurs est toujours épatante, du petit rôle d’un Dussollier suavissime à un Amalric au volant du récit au côté de Gilles Lellouche dont les réglages ont rarement été aussi parfaits. Au passage, la "jeune et jolie" Marine Vatch réussit avec grande distinction le test du deuxième film, celui qui se passe généralement dans un tournant. Nicole Garcia est idéalement déboussolée; bref, il n’y a pas de place pour tout le monde sur l’affiche tant le casting est royal…

Alors non, car le film qui sort aujourd’hui est déjà daté, déjà vintage. On n’en fait plus des comme cela. Cette façon de piéger le spectateur avec le montage, cette élégance des personnages présentés sous un profil peu flatteur et pourtant animés de sentiments nobles (le père, par exemple). Si on élimine les iPads, on se croirait dans les années 70-80.

Alors non, il ne peut plus remonter l’horlogerie comme avant. Hormis la grande scène finale dont on suit patiemment la construction, son film ne fait plus rire autant. Mais était-ce son intention ? L’atmosphère est si mélancolique. Mélancomique, selon ce mot parfait de Rappeneau à propos de cet homme en mouvement, subitement immobilisé dans son passé. Il ne peut y échapper depuis qu’il est éclairé et révélé d’un regard neuf. Un homme qui ressemble à Rappeneau de retour à son point de départ après une boucle inoubliable de huit films.


"Belles familles" : L’inconnu dans la maison
©DR

 Réalisation : Jean-Paul Rappeneau. Scénario : Jean-Paul Rappeneau, Jacques Fieschi, Philippe Le Guay. Avec Mathieu Amalric, Marine Vatch, Gilles Lellouche… 1h53