"D'Ardennen" : Frères de sang d’encre

Un thriller belge qui plonge dans le noir poisseux du genre américain. Remarqué avec ses courts métrages "Plan B" et "Injury Time", Robin Pront passe dans la cour des grands avec ce premier film noir, coécrit avec le comédien éclectique Jeroen Perceval. Critique et entretien.

Alain Lorfèvre

Un thriller belge qui plonge dans le noir poisseux du genre américain. Remarqué avec ses courts métrages "Plan B" et "Injury Time", Robin Pront passe dans la cour des grands avec ce premier film noir, coécrit avec le comédien éclectique Jeroen Perceval. Critique et entretien.

Deux frères, une femme, Anvers et les Ardennes belges : pour son premier long métrage, le Flamand Robin Pront signe un thriller dans la veine de ses courts métrages, haletant, nerveux et profondément sombre.

Kenny (Kevin Janssens) sort de prison où il a purgé une peine suite à un cambriolage qui a mal tourné. Son jeune frère Dave (Jeroen Perceval), dont Kenny a tu la participation au délit, est aussi pondéré que Kenny est impulsif. Dave s’est rangé des voitures dans un car wash où il supporte les brimades d’un patron médiocre.

Fidèle à son frère, Dave va l’accueillir. Mais par peur de la réaction de ce dernier, il lui cache sa relation avec Sylvie (Veerle Baetens), l’ex de Kenny.

Les retrouvailles vont cahin-caha mais les choses se compliquent lorsque Kenny se frite avec le patron de Sylvie - qu’il soupçonne d’avoir une relation avec l’intéressé. Et elles se corsent carrément lorsqu’il déboule une nuit pour demander à son frangin de l’accompagner régler une sale besogne au fin fond des Ardennes.

Virant au road movie sur les traces du "Calvaire" de Fabrice du Welz - avec trognes et hommes des bois chelous - le film justifie alors son titre ainsi que son qualificatif de film noir pur sang d’encre, jusqu’à un final pas piqué des hannetons.

Robin Pront met le paquet dans ce premier long métrage, qui suit deux courts métrages déjà vrillés des mêmes brusques montées de violence.

Le réalisateur marche sur les traces de son tout juste aîné Michaël R. Roskam, cosignant le scénario avec Jeroen Perceval, second rôle de composition roué du cinéma flamand et déjà "frère" tourmenté dans "Rundskop".

Si le scénario est parfois moins consistant et fluide que chez Roskam, Robin Pront démontre un solide sens de la mise en scène, un art du dialogue enlevé et un sens de la caractérisation des personnages digne du David Lynch de "Sailor et Lula" ou des frères Coen, tendance "Fargo".

Cette capacité à injecter le surréalisme décomplexé du cinéma noir nord-américain dans nos paysages urbains et forestiers fait le sel de "D’Ardennen". Robin Pront participe ainsi d’une nouvelle génération de cinéastes biberonnés au cinéma noir indé, tel l’Américain Jeremy Saulnier ("Blue Ruin") ou le Britannique Ben Wheatley ("Sightseers").

Et à ceux qui voudront chercher quelque stigmatisation dans la représentation un tantinet quart-mondiste voire consanguine des Ardennes wallonnes, on rappellera que Kenny est un bas du front de première classe, que les banlieues anversoises ici dépeintes ne respirent pas l’arrogance identitaire ou que le seul personnage un tant soit peu altruiste est un brave garde champêtre ardennais. Tous les Flamands du film constituant une sacrée bande de tordus, opportunistes, camés ou frappadingues… Bref, c’est du cinoche, pas un traité communautaire.

"D'Ardennen" : Frères de sang d’encre
©DR

Réalisation : Robin Pront. Scénario : Robin Pront et Jeroen Perceval. Avec Kevin Janssens, Jeroen Perceval, Veerle Baetens,… 1h33

Robin Pront, nouvel affranchi du cinéma flamand

"D'Ardennen" : Frères de sang d’encre
©Savage Film

Robin Pront, nouveau venu sur la planète du cinéma belgo-flamand, pourrait paraphraser Henry Hill, l’anti-héros des "Affranchis" de Martin Scorsese : "Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un artiste." Le clin d’œil n’est pas usurpé puisque le réalisateur de "Taxi Driver" fait partie des auteurs favoris de son jeune homologue flamand.

Robin Pront a forgé sa cinéphilie dans la cave-vidéothèque d’un père livreur pour la filiale belge de la Warner Brothers. De quoi alimenter très tôt une culture cinématographique éclectique. "Vers l’âge de quinze ou seize ans, je savais que je deviendrai réalisateur."

La filière démarre de manière classique, par un cursus à l’Académie Sint-Lukas à Bruxelles - l’IAD des néérlandophones. Mais Robin Pront se distingue rapidement, avec deux courts métrages empreints de cinéma de genre, "Plan B" (2008) et "Injury Time" (2010).

Dans ce dernier, les rôles principaux sont tenus par Jeroen Perceval et un Matthias Schoenaerts encore inconnu du public international. "Injury Time", qui apparaît avec le recul comme la matrice de "D’Ardennen", mettait en scène deux hooligans flamands lancés dans une cavale vengeresse contre des supporters wallons - Schoenaerts tenait le rôle de la bête furieuse forçant la main de son frère d’arme joué par Perceval. "Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime les personnages de mecs pas très futés, un peu bas du front, relève le réalisateur pour expliquer cette continuité. Il y a quelque chose qui résonne en moi."

Une cavale sidérante.

Si Matthias Schoenaerts, désormais appelé à d’autres destinées, n’est plus à l’affiche de "D’Ardennen", Jeroen Perceval l’a par contre coécrit avec Robin Pront. "Jeroen et moi nous nous connaissons depuis longtemps. La collaboration à l’écriture fut assez naturelle. A l’origine, le scénario était essentiellement un road-movie, centré sur la partie ardennaise. J’ai apporté à Jeroen tout un volet portant sur le passé de Kenny et Dave, à Anvers. De fil en aiguille, nous en avons conclu qu’il convenait d’ouvrir le film avec une partie plus importante précédant la cavale ardennaise."

En développant cette première partie du film et les relations entre les trois protagonistes principaux, Robin Pront a aussi intégré dans "D’Ardennen" un important volet urbain qui lui est cher, hérité du cinéma noir américain des années septante.

En lieu et place de Matthias Schoenaerts, Robin Pront a confié le rôle de Kenny, le chien fou du film, à Kevin Janssens (vu notamment dans "Zot van A." de Jan Verheyen ou "Le cochon de Madonna" de Frank Van Passel). Un contre-emploi pour ce "gendre idéal", dont le réalisateur se réjouit. "Je crois que peu de gens s’attendent à voir Kevin dans un tel rôle et j’en suis ravi, parce qu’il livre une composition remarquable."

Avec Veerle Baetens dans le rôle de Sylvie, il a décroché l’actrice la plus en vue du cinéma flamand. Pront n’avait jamais écrit de personnage féminin. Pour s’aider, il a pensé à une actrice qu’il aimerait diriger. Et il a tout naturellement pensé à Veerle Baetens ("Broken Circle Breakdown")."Ce qui m’a évidemment poussé à développer correctement le personnage de Sylvie : il fallait que cela devienne un rôle digne de Veerle, si on souhaitait qu’elle l’accepte !" - ce qui n’a pas manqué d’être le cas.

Outre Robin Pront, "D’Ardennen" met en lumière un autre talent émergent du cinéma flamand : le directeur de la photographie Robrecht Heyvaert. Celui-ci a réalisé un début de carrière remarqué, participant entre autres au court métrage "Baghdad Messi" (2012) de Salim Omar Kalifa, qui a remporté plus de cinquante prix internationaux, ou aux deux premiers longs métrages d’Adil El Arbi et Bilall Fallah, "Images" (2014) et "Black" (2015). Mais Robin Pront peut s’enorgueillir de l’avoir découvert : "Lorsque je préparais mon premier court métrage, ‘Plan B’, j’ai contacté par mail une cinquantaine d’étudiants ou jeunes directeurs de la photo. Parmi les deux seuls qui m’ont répondu, il y avait Robrecht. Le contact est tout de suite passé, parce qu’on partage une même culture cinématographique de base."

Robin Pront nourrit déjà plusieurs autres idées de récit. Même s’il ne veut pas trop s’avancer sur celui qui prendra le dessus dans l’immédiat. Une seule certitude : son désir de cinéma est encore plus grand après "D’Ardennen" qu’avant.