"Much Loved": les effrontées

Nabil Ayouch donne visage et voix aux prostituées après les orphelins et les jihadistes. Loubna Abidar a rusé pour décrocher le rôle qui lui a valu le prix d’interprétation au Festival de Namur.

Alain Lorfèvre

Nabil Ayouch donne visage et voix aux prostituées après les orphelins et les jihadistes.

En quelque quinze ans de carrière, le réalisateur marocain Nabil Ayouch a régulièrement tourné sa caméra vers "les invisibles" de la société maghrébine moderne, que ce soient les enfants abandonnés dans "Ali Zaoua prince de la rue" (2000) ou une jeunesse déboussolée succombant au jihadisme, dans "Les Chevaux de Dieu" (2012). Observateur avisé, jamais moralisateur, Nabil Ayouch est aussi un metteur en scène intègre qui respecte ses personnages, sans les juger, emblèmes d’une réalité qu’il a scrutée avant de la restituer à travers le prisme de la fiction.

Ce parti pris artistique, cette profession de foi d’auteur, Nabil Ayouch les renouvelle avec le même brio dans "Much Loved". Dès la scène d’ouverture on y suit avec méticulosité les préparatifs de Noha, Randa et Soukaina, trois prostituées qui, ce soir-là, ont rendez-vous avec de riches clients saoudiens. Les premières séquences n’occultent rien de ces parties fines, version orientale. Les filles piaillent, se prêtent au jeu et aux requêtes de leurs michetons, ramassent l’oseille et se lancent dans des apartés crus entre deux passes - "J’ai la chatte en sang" soupire l’une tandis que sa consœur inonde son sexe de soda pour masquer ses menstruations.

Passé cette ouverture, pourtant, le caractère faussement provocateur d’Ayouch cède la place à un portrait nuancé et plein d’humanité de ce trio de femmes. Cohabitant dans un même appartement, elles poursuivent les mêmes rêves de princesse que bien d’autres (l’une à un amant marié qui l’entretien, l’autre rêve de partir en Espagne, une troisième est en quête du grand amour, au féminin…).

Marginales d’une société à peine plus hypocrite que celle d’Occident, elles se soutiennent à bout de bras, fréquentent les autres parias - dont un beau personnage de travesti - et n’hésitent pas à secourir Hlima, fille-mère ayant fui l’opprobre et sans doute la vendetta d’un village tout entier. Pour veiller sur elles, elles peuvent compter sur un chauffeur de taxi bienveillant, autant grand frère que garde du corps - mais dont le champ d’action s’arrête là où commencent les abus des représentants de la force publique.

La trame importe moins dans "Much Loved" que l’esquisse, sous forme de chronique, d’un monde que, de part et d’autre de la Méditerranée, on sait pertinemment exister tout en feignant l’ignorer. Jamais voyeur ni sensationnaliste, encore moins misérabiliste, Nabil Ayouch l’observe avec le même regard humaniste que dans ses autres films : sans fard, ni hypocrisie, mais, précisément, avec cet amour - "much loved" - qui fait tant défaut à ces femmes. De Marrakech aux supermarchés du sexe de Berlin en passant par quelque grand hôtel de Lille, son propos apparaît plus universel que l’accusation erronée et simpliste d’atteinte à l’honneur de la femme marocaine dont le réalisateur et ses comédiennes ont été injustement les victimes.

"Much Loved": les effrontées
©DR

Réalisation et scénario : Nabil Ayouch. Avec Loubna Abidar, Halima Karaouane, Asmaa Lazrak… 1h48


Sous la prostituée, l’actrice

"Much Loved": les effrontées
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Loubna Abidar a rusé pour décrocher le rôle qui lui a valu le prix d’interprétation au Festival de Namur.

Loubna Abidar paraît infiniment plus jeune au naturel qu’à l’écran. Et, du haut de ses 29 ans, fait face avec sourire, aplomb et sérénité à la virulence des attaques et menaces verbales dont elle fut la cible dès la présentation de "Much Loved", en mai dernier, à la Quinzaine des Réalisateurs, à Cannes. "Je savais que ce film choquerait au Maroc, mais je n’ai imaginé qu’on puisse réclamer la tête d’un réalisateur et d’une actrice, surtout sans avoir vu le film" , nous confie-t-elle.

Dans "Much Loved", elle est Noha, l’aînée du quatuor de prostituées, la meneuse de troupe en quelque sorte. Ce que cette jeune comédienne fut réellement. Ce film, elle a tant voulu y jouer qu’elle a été jusqu’à se faire passer pour une prostituée. "Je voulais des comédiennes non professionnelles et, si possible, évoluant de ce milieu", explique le réalisateur. "Parce qu’une comédienne ne pouvait pas avoir le vécu, l’expérience, le parcours de ces femmes" , justifie-t-il.

Loubna Abidar lui a démontré le contraire. Elle a toujours été volontaire. Enfant, elle rêve de devenir comédienne en découvrant Dalida dans les films de l’Egyptien Youssef Chahine. Rêve quasi impossible dans son milieu. Loubna Abidar se maria à 17 ans avec un homme de 61 ans afin de pouvoir suivre des cours d’art dramatique.

Après des débuts au théâtre et à la télévision et trois petits rôles au cinéma, elle s’est précipitée lorsqu’elle a entendu parler du projet de Nabil Ayouch. "J’ai vu tous ces films. Il ne réalise pas des films à thèses mais signe des chefs-d’œuvre" , déclare-t-elle sans ambages. Alors, pour emporter un rôle dans "Much Loved", "je me suis habillée en prostituée et je suis allé le voir. Je lui ai raconté ma vie de prostituée. J’ai grandi dans la Médina, je connais des filles comme ça. J’ai puisé dans leurs histoires" .

Nabil Ayouch est bluffé, ne flaire pas l’embrouille. Mais, le lendemain, la comédienne revient le voir et lui avoue tout, en pleurant. Le réalisateur lui propose alors un marché : être consultante sur le film en l’aidant à recueillir des témoignages, à auditionner des non-professionnelles et à former celles-ci au jeu. "Après huit mois, je lui ai confié le rôle : elle maîtrisait parfaitement le sujet et le personnage."

Loubna Abidar ne sait pas si elle pourra encore travailler au Maroc. Dans l’immédiat, elle bénéficie en France du parrainage bienveillant de Dominique Besnehard, producteur et agent légendaire. Son rêve ? "Jouer un rôle montrant que l’amour est plus grand que la politique. Par exemple une histoire d’amour entre une Palestinienne et un Israélien." Toujours idéaliste. Et pas échaudée pour un dirham.


"Il est temps que les progressistes se réveillent"

"Much Loved": les effrontées
©REPORTERS

Nabil Ayouch réagit aux attaques dont son film a fait l’objet et aux menaces dont il a été la cible.

Nabil Ayouch n’est pas naïf. Il savait qu’en traitant de la prostitution derrière les murs de la Médina et des grands hôtels de Marrakech, il provoquerait un débat. " Un débat vif, sans doute, mais un débat. Pas ce qu’il s’est passé. Qu’on puisse vous menacer de mort pour avoir réalisé un film de fiction, non, ça, je ne l’aurais jamais imaginé."

Aujourd’hui, toutefois, le réalisateur est plus serein : "Le film est sorti en France. Beaucoup de Marocains résidant en France l’ont vu et l’ont apprécié. La parole revient via les réseaux sociaux et la tempête s’est calmée."

Revenant aux sources de son projet, le réalisateur rappelle que sa volonté première était de brosser le portrait de quatre femmes et les montrer comme elles sont réellement : "guerrières, courageuses, pleine d’humanité, drôles, humiliées, seules…" "Je voulais interroger la situation de la femme sur la place publique, dans le monde arabe."

Pour écrire "Much Loved", le réalisateur a mené comme à son habitude un travail de sociologue bienveillant, recueillant la parole et les souvenirs de prostituées, avec l’aide de sa comédienne principale, Loubna Abidar. "Le film est très écrit en terme de structure : je savais ce que je voulais dire. Mais le scénario tient plus d’un séquençage que d’une continuité dialoguée." Comprenez : les scènes étaient écrites dans leur thème et leur intention, et à l’intérieur de cela se déroulait une forme d’improvisation avec les comédiennes.

Pour se faire, le réalisateur a fait vivre les comédiennes ensemble avant le tournage, travaillant avec elle sur l’expression corporelle, la voix, les amenant à chercher des souvenirs au fond d’elles-mêmes. Le réalisateur cherchait a priori des actrices non professionnelles - "parce qu’elles ont une expérience de la vie et de la rue, mais aussi un langage qui leur est propre".

Prenant acte des attaques dont il a fait l’objet, Nabil Ayouch ne peut que constater que, non seulement, "les populismes deviennent plus forts, partout dans le monde" mais aussi que "les réseaux sociaux ont pris le pouvoir" . "Et les dirigeants veulent de plus en plus plaire à cette masse, qui n’est pas forcément majoritaire, mais qui est bruyante." Pour Nabil Ayouch, face aux obscurantismes et aux réactionnaires, "il est temps que les progressistes se réveillent et prennent leur destin en main; il ne faut pas abdiquer ". Lui ne renonce pas : il est déjà en train d’écrire son prochain film.