"Les deux amis" : Les caprices de Mona

Louis Garrel revisite le triangle amoureux tel un "buddy movie". Enlevé. Egalement à l’affiche de "Mon Roi" de Maïwenn, le comédien désormais réalisateur se révèle adepte du dérisoire dans la gravité. Critique et entretien.

Alain Lorfèvre

Louis Garrel revisite le triangle amoureux tel un "buddy movie". Enlevé. Egalement à l’affiche de "Mon Roi" de Maïwenn, le comédien désormais réalisateur se révèle adepte du dérisoire dans la gravité. Critique et entretien.

Fils de Philippe, acteur hype et buzzé, tendance presse parisienne cinéphile et branchée, Louis Garrel a de quoi faire peur sur le papier sous l’étiquette de primo-réalisateur. Le pitch des "Deux Amis" aussi : deux gars, une fille, triangle amoureux - librement inspiré des "Caprices de Marianne" d’Alfred de Musset.

Dans l’ordre : Clément, figurant de cinéma paumé (joué par Vincent Macaigne, le comique de service du cinéma d’auteur frenchie), craque pour Mona (Golshifteh Farahani), qui vend des sandwichs Gare du Nord avant de sauter dans le train qui la ramène entre quatre murs (dont la nature est la surprise de la toute première scène, plutôt bluffante).

Face aux réticences de cette dernière, le meilleur ami de Clément, Abel (Garrel), tombeur de ses dames, écrivain raté et pompiste de gagne-pain qui drague les grandes blondes dans les décapotables au débotté, tente de jouer les entremetteurs avant d’essayer de dissuader Clément de se fourvoyer dans son illusion amoureuse. On devine évidemment ce qui va arriver…

Claude Sautet en aurait fait un drame. Claude Lelouch des chabadabadas. François Truffaut un peu des deux. Garrel, père, une thèse grave en noir et blanc (on notera au passage l’hommage clin d’œil soixante-huitard). Surprise : Junior innove, se la jouant au second degré, façon "dramedy" comme disent les Anglo-Saxons.

C’est drôle, enlevé, tantôt touchant, tantôt carrément drôle. Macaigne, excelle dans les deux registres, qu’il marie parfois dans une même répartie. Mais Garrel, l’acteur, lui offre du répondant, à l’aune de la prestation qu’il livre dans "Mon Roi" de Maïwenn, où il décline un registre similaire.

Plutôt que le triangle amoureux, Louis Garrel opte pour le buddy movie, où le divorce se négocie entre les deux amis, avec la fille comme arbitre à son corps défendant.

S’il y a une analogie à chercher, c’est plutôt du côté du cinéma d’Emmanuel Mouret qu’on la trouve, voire des frères Podalydès, avec un romantisme réel et jamais pris en défaut. Car ces paumés solitaires n’ont plus que l’amour auquel se raccrocher.

Louis Garrel ne manque pas d’idées dans sa mise en scène - ni dans son montage, inventif et narratif à la fois, assuré par Joëlle Hache, collaboratrice régulière de Patrice Leconte et Michel Blanc.

Il faut aussi créditer le réalisateur et l’homme du cadeau fantastique qu’il offre à Golshifteh Farahani, Française d’adoption adoubée ici pour ce qu’elle est : une immense actrice en elle-même (on le savait depuis "A propos d’Elly" d’Asghar Farhadi), indépendamment de ses origines et de son exil, sublime objet du désir, subtil sujet de délire. Sa danse furieuse au cœur de la nuit renvoie à leurs études laborieuses nombre de ses consœurs françaises starisées et statufiées trop vite, si conscientes d’elles-mêmes et soucieuses de leur image.

Louis Garrel, enfant du sérail, fait preuve de l’instinct du réalisateur inspiré et du directeur d’acteur assuré. S’il trébuche parfois, sa première échappée est belle et on attend la suivante avec curiosité, le sourire aux lèvres et les a priori au placard.

"Les deux amis" : Les caprices de Mona
©DR

Réalisation : Louis Garrel. Scénario : Louis Garrel, Christophe Honorez. Avec Louis Garrel, Vincent Macaigne, Golshifteh Farahani,… 1h40.


Triangle amoureux et rupture d’amitié sous l’œil amusé de Louis Garrel

"Les deux amis" : Les caprices de Mona
©REPORTERS


Fils de réalisateur, petit-fils de comédien, filleul de Jean-Pierre Léaud, Louis Garrel peut-être soupçonné de ne devoir sa place qu’à une forme de népotisme. Peut-être. Mais le comédien bonifie avec le temps, trouvant un ton faussement détaché dans ses "Deux amis" ou dans "Mon Roi" de Maïwenn. Et dans le premier, coécrit avec son réalisateur fétiche, Christophe Honoré, il fut sincèrement applaudi à la Semaine de la Critique à Cannes, en mai dernier.

Ayant joué pour d’autres, et ayant un père réalisateur, est-il simple de trouver son propre style ?

Je ne sais pas. (Il marque une pause) Je ne sais pas si j’ai un style. J’ai écrit ce scénario durant deux ans. Et puis il a fallu le financer. J’ai largement eu le temps de penser à ce que j’allais filmer. Je savais exactement ce que je voulais. Mon but essentiel était de réaliser une histoire assez légère. Je ne voulais pas quelque chose de trop chargé. Le style est né de l’interaction entre les acteurs. J’ai essayé de retrouver le ton des films d’amour français des années 80.

Comme lequel par exemple ?

Notamment "Rendez-vous", d’André Téchiné. J’aime énormément ce film. Le personnage de Juliette Binoche est très intense, totalement excessif. Les personnages sont vraiment passionnés. Ce ne sont pas des adultes. Ils vivent comme des adolescents. Ils sont très premier degré. Mes personnages sont semblables. L’histoire est simple. Ce sont des personnages qui n’ont pas une vie très épanouissante. Mais j’ai tenté d’écrire le film comme une comédie. Je ne voulais pas quelque chose de misérabiliste. J’ai essayé de décrire des personnages décalés. Ils n’ont que l’amour auquel se raccrocher. Quand on n’a plus que ça, il ne reste que la passion. J’ai tenté de retrouver le style ou le ton de "Sérénade à trois". Je cherchais cette légèreté. Je ne savais pas si ça marcherait.

Vous avez coécrit avec Christophe Honoré, que vous connaissez bien comme réalisateur. Comment avez-vous écrit à quatre mains ?

Le film est en partie inspiré des "Caprices de Marie-Anne". J’ai proposé à Christophe de partir de là, avec deux personnages, un romantique, un plus coureur. Dans "La règle du jeu", Renoir s’était aussi inspiré de ça. On a échangé des traitements de scènes par e-mail. C’était bien de ne pas écrire ensemble. Parce que certaines scènes sont très intimes. Par exemple la scène de rupture, j’ai demandé à Christophe d’écrire un premier jet. Puis j’ai ajouté une partie personnelle, et ainsi de suite. C’était presque embarrassant au début, cette écriture. Je suis vraiment heureux du résultat.

Vous avez écrit spécifiquement pour Vincent et Golshifteh ?

Oui. Je connais Vincent depuis quinze ans. Je connais le son de son instrument. Je connais sa partition. Lorsqu’il partait en vrille, je pouvais exactement le recadrer parce que je sais comment il joue. C’est un luxe d’écrire pour quelqu’un que vous connaissez. Je suis comme un accordeur de piano. Je sais comment le piano doit jouer et j’écris la partition en fonction de ça. S’il manque quelque chose, je le vois et je peux le lui demander parce que je sais ce dont il est capable. Golshifteh a joué dans peu de films européens jusqu’ici, et souvent des rôles liés à ses origines. Je voulais lui offrir un rôle de femme, tout simplement. Sans qu’elle doive porter sur ses épaules sa condition de femme iranienne, musulmane. Elle joue un rôle que n’importe quelle actrice de n’importe quelle origine pourrait jouer.

Il y a quand même cette idée que c’est une femme prisonnière de sa condition, justement…

C’est uniquement lié à l’origine de l’histoire. Dans la pièce de Musset, Marie-Anne est une femme mariée. On a cherché une condition d’enfermement moderne, qui justifiait le fait que cette femme n’était pas disponible et que les deux personnages masculins doivent l’enlever. Le mariage, de nos jours, n’est plus un argument contraignant…

Vous détournez le principe du triangle amoureux en vous concentrant sur l’amitié des deux garçons.

C’est notre manière, à Christophe Honoré et moi de détourner les clichés. Le triangle amoureux on le voit souvent. Je voulais montrer cette rupture d’amitié - ou d’amour si vous voulez - entre deux amis. C’est plus fondamentalement un film sur l’amitié que sur l’amour. Mes deux amis sont un peu comme Laurel et Hardy. Ils ont un côté un peu ridicule et pathétique. Mais je voulais les rendre attachant. La difficulté était de mixer drame et comédie. Dès qu’on partait un peu trop dans le drame ou la tristesse, je revenais à la légèreté et au rire. J’aime bien cette phrase de Kundera : "Qu’est-ce qui est profond ? La légèreté ou la gravité ?"

Le film donne une impression d’improvisation presque permanente, surtout dans les scènes avec le trio. Est-ce un film très répété ?

Oh oui ! On a répété énormément. Par exemple la scène d’expulsion du train. Je n’avais droit qu’à une prise. Et c’était dangereux. J’ai fait répéter encore et encore. Vincent et Golshifteh n’en pouvaient plus à la fin. On finit par s’oublier. On tombe le masque. Pour moi, la répétition amène les acteurs à s’approprier le film, le personnage. Quand je revois le film, j’y vois un petit journal de notre travail d’acteur.