"Lolo" : Triangle amoureux assez pervers

Julie Delpy signe une nouvelle comédie romantique, très décalée… La cinéaste franco-américaine est allée chercher Dany Boon pour confronter à l’écran leurs deux univers. Ça déménage ! Critique et entretien.

Heyrendt Hubert

Julie Delpy signe une nouvelle comédie romantique, très décalée… La cinéaste franco-américaine est allée chercher Dany Boon pour confronter à l’écran leurs deux univers. Ça déménage ! Critique et entretien.

On connaissait la Julie Delpy romantique ("Before Sunrise"), la Julie Delpy nostalgique ("Le Skylab"), la Julie Delpy décalée ("Two Days in Paris"), on découvre une Julie Delpy populaire. Dans son dernier film, comédie intello-beauf décomplexée, l’actrice et réalisatrice franco-américaine n’y va pas en effet avec le dos de la cuillère pour raconter la rencontre improbable entre deux quinquas que tout oppose…

Fidèle à elle-même, Delpy incarne une directrice artistique parisienne dans le milieu de la mode, célibataire depuis trop longtemps. Lors d’un séjour thalasso à Biarritz, sa meilleure copine (Karin Viard) la pousse, en des termes choisis, à tirer un coup avec le premier venu. Cela tombe sur Jean-René, brave informaticien provincial à mille lieues de son univers (Dany Boon). Mais elle s’attache à ce coup d’un soir. Ça tombe bien, celui-ci déménage à Paris. Voilà qui n’est pas du tout du goût de Lolo (Vincent Lacoste), fils possessif bien décidé à faire disparaître de la vie de sa mère ce grand benêt. Pour cela, il est prêt à tout…

Au vu du pitch façon "Dîner de cons", on craint le pire. Et pourtant, même poussé très loin du côté de la comédie franchouillarde, la petite musique de Julie Delpy continue de fonctionner. Grâce à des dialogues très crus qui font mouche mais aussi grâce à cette facilité déconcertante avec laquelle la cinéaste croque l’entrechoquement de milieux différents, comme c’était déjà le cas dans "Two Days in Paris/New York" par exemple. Si le trait est cette fois nettement plus appuyé, la comédie sonne juste. Et la rencontre improbable entre les univers de Delpy (qui retrouve son rôle fétiche de névrosée) et de Boon (utilisé à nouveau en naïf au grand cœur) fonctionne contre toute attente. Tandis que Vincent Lacoste vient pimenter le tout de sa géniale nonchalance.

Dans ce triangle amoureux assez pervers, où le fils prend le rôle de l’un des amants, la légèreté est toujours de mise et la liberté totale, le film n’hésitant pas à prendre des chemins de traverse vers le thriller. Dommage que Delpy en fasse là vraiment un peu trop…

"Lolo" : Triangle amoureux assez pervers
©DR

Réalisation : Julie Delpy. Scénario : Julie Delpy et Eugénie Grandval. Photographie : Thierry Arbogast. Avec Julie Delpy, Dany Boon, Vincent Lacoste, Karin Viard… 1h37.


Julie Delpy : "J’ai toujours été une outsider"

"Lolo" : Triangle amoureux assez pervers
©Photo News


En septembre dernier, Julie Delpy présentait au Festival de Venise son sixième film en tant que réalisatrice. On y retrouvait une jeune femme pétillante, pleine de vie. A l’image du personnage que l’actrice et réalisatrice creuse film après film. Delpy a la cote auprès de la presse internationale, qui se pressait pour les interviews, surprise tout d’abord par la vulgarité assumée de "Lolo", notamment dans sa première scène. " Je voulais ouvrir le film par un coup de poing dans la gueule : cru, cynique, drôle. Passer par-delà ce qu’une femme est censée dire ou non. En France, les gens parler comme ça. Je parle comme cela surtout avec mon père (le comédien Albert Delpy, NdlR) , commente Delpy en anglais . "Je voulais faire un film français car j’adore la langue. Je voulais que ces horreurs qu’ils se disent soient en français. J’adore jurer ou parler de cul en français, pas en anglais. On peut être très grossier en français et c’est drôle. Les Français ne sont pas aussi prudes que les Américains, qui se choquent facilement. Ils préfèrent les blagues scatos. Ce que je déteste."

Très drôle, "Lolo" fonctionne en grande partie sur la confrontation à l’écran de deux comédiens très différents : l’intello Julie Delpy et le populo Dany Boon, qu’elle avait en tête quand elle écrivait le rôle de ce gentil provincial dont elle tombe amoureuse… " Même si lui-même n’est pas si gentil… Il est méchant comme pas possible , plaisante (?) Delpy. Mais à l’écran, il a cette qualité, il semble gentil. Ce n’est pas le type qu’on verrait sur une affiche mais il est mignon. Pour les femmes de 40 ans, les hommes doux sont plus attachants, attirants. Je crois qu’il aimait l’idée de ces femmes vulgaires. C’est drôle parce qu’il avait l’impression d’être dans la position de la femme dans ce film. Ici, on ne parle pas de seins mais de son pénis. Si je lui avais donné un petit pénis, il n’aurait sans doute pas fait le film ! Mais la taille n’importe pas. Je m’égare…"

L’idée de Julie Delpy tombant sous le charme d’un geek naïf semble improbable. C’est pourtant le cœur du film… "C’est une comédie romantique ! C’est chiant d’entendre parler d’ordinateur. Il n’est pas vraiment cool. Mais, à la fin, on s’en fout. On fait peut-être attention à cela quand on a 20 ans mais à 40 ans, ce qui compte c’est que le type soit bon, gentil, aimant… On ne peut qu’aimer un homme qui est heureux quand il voit la Tour Eiffel par sa fenêtre, même si ce n’est qu’un petit bout… J’aime les gens qui ont un bon fond, qui voient toujours le verre à moitié plein, parce que je suis l’opposé : mon verre peut être rempli, je le verrai vide parfois…"

A 45 ans, Julie Delpy semble avoir tiré un trait sur sa carrière d’actrice. Elle préfère s’exprimer de façon plus personnelle à travers ses propres films. "Etre seulement actrice est quelque chose de difficile. Vous attendez tout le temps le désir de quelqu’un… Ce sentiment d’être rejeté est vraiment difficile. Moi, j’ai reçu des ‘Non, tu n’es pas assez bonne’ toutes les semaines. Dans les auditions, il y avait toujours une fille plus jolie, avec des plus gros seins… J’ai donc rarement eu le rôle, surtout à Hollywood. J’ai un look trop étrange. Mon visage n’est pas celui de la jolie fille hollywoodienne. En gros, je n’ai eu le rôle quand c’était Richard Linklater…", confie l’actrice de la trilogie "Before Sunrise-Sunset-Midnight". Qui continue pourtant de vivre à Los Angeles. "Franchement, je ne sais pas ce que je fais encore là. Je ne parviens pas à y faire de films. Quand j’ai déménagé là-bas, le cinéma indépendant était actif; plein de petits films se faisaient. Aujourd’hui, c’est très difficile. J’y suis parce que le père de mon fils est là-bas et qu’il ne veut pas déménager… La loi californienne est très dure pour les mères…"

Ce sentiment de ne pas être à sa place a toujours habité Julie Delpy et traverse son cinéma. "A 18 ans, j’ai quitté la France pour les Etats-Unis; j’étais une outsider. Enfant, j’ai vécu un temps en Angleterre; j’étais une outsider. Toute sa vie, mon père a, lui aussi, été un outsider. Il est né au Vietnam puis a déménagé en France. Ma grand-mère, née à Antananarivo, a toujours voyagé. C’est dans les gênes de ma famille. J’ai toujours eu de la sympathie pour les gens vulnérables car seuls dans de nouveaux endroits. J’ai fait ça dans "Two Days in Paris" puis dans "Two Days in New York". Ici aussi il est question de différences culturelles."