"Régression" : L’horreur rationnelle

Le retour au fantastique d’Amenábar, dans une mise en abîme du cinéma. Le cinéaste hispano-chilien revient à ses premières amours dans un thriller horrifique sur les errements de l’hypnose… Critique et entretien.

Hubert Heyrendt

Le retour au fantastique d’Amenábar, dans une mise en abîme du cinéma. Le cinéaste hispano-chilien revient à ses premières amours dans un thriller horrifique sur les errements de l’hypnose… Critique et entretien.

Bruce Kenner est flic dans un petit village du Minnesota, chargé d’une sombre affaire d’abus sexuels. Une jeune fille terrorisée ayant trouvé refuge dans la paroisse locale accuse en effet son père d’horribles sévices liés à des rituels sataniques… Pour l’aider dans son enquête, le flic peut compter sur l’aide d’un psychiatre, qui pratique sur le père l’hypnose, persuadé que la thérapie de la régression réveillera en lui les souvenirs engloutis sous l’amnésie.

Six ans après l’étrange péplum "Agora", Alejandro Amenábar creuse le même thème de l’opposition entre religion et science dans un petit thriller horrifique en hommage au cinéma de genre, ultraréaliste, des années 70. Payant son tribu à "L’exorciste" de Friedkin ou "Rosemary’s Baby" de Polanski, "Régression" s’inspire de faits réels pour s’intéresser à la psychose qui gagna les Etats-Unis dans les années 90 autour des sectes satanistes.

Amenábar livre a priori un thriller horrifique tout ce qu’il y a de plus classique. Jouant avec les codes (l’histoire vraie, les fausses pistes, les effets appuyés du cinéma fantastique…), il manipule le spectateur tout au long de son récit. Et, petit à petit, il parvient à pervertir le genre de l’intérieur en imposant une approche rationaliste…

Pour réussir ce renversement, le cinéaste espagnol opte pour une mise en abîme parfaite. Pour aborder la question de la croyance (en Dieu, dans le Diable, dans des rites sataniques fantasmés) et la question des psychoses collectives, propagées par les médias, quoi de mieux en effet que le cinéma fantastique ? Dont la mission première est justement de jouer sur la crédulité du spectateur : comment se jouer de lui pour lui faire croire à l’incroyable ? La métaphore est parfaite.

A travers le médium même du cinéma, Amenábar revient donc sur les thèmes qui lui sont chers. Dommage que, malgré son joli casting (Ethan Hawke en flic en plein doute, Emma Watson bien loin de l’Hermione de "Harry Potter" en jeune fille fragile), le cinéaste espagnol ne fasse pas preuve d’un peu plus d’audace dans la mise en scène, se bornant à un thriller un peu trop classique, un peu trop convenu.

"Régression" : L’horreur rationnelle
©DR

Scénario et réalisation : Alejandro Amenábar. Photographie : Daniel Aranyó. Musique : Roque Baños. Avec Ethan Hawke, Emma Watson, David Thewlis… 1h46.


Retour aux sources du fantastique pour Alejandro Amenábar

"Régression" : L’horreur rationnelle
©REPORTERS


Alejandro Amenábar était l’invité du Festival du film de Gand il y a quelques jours pour présenter "Régression". Souriant et détendu, l’auteur d’"Ouvre les yeux" (1997) ou des "Autres" (2001) propose ici un film un peu moins ambitieux que "Mar adentro" (2004) mais toujours aussi personnel.

Pourquoi cette envie de retourner à une forme de thriller fantastique, genre qui a marqué vos débuts avec "Thesis" en 1996 ?

De la même façon que certains réalisateurs se sentent toujours attirés vers le même genre - comme les frères Coen ou Woody Allen avec la comédie -, je vais naturellement vers le suspense. Je me sens à l’aise dans ce registre. Mais ça dépend. Dans le cas de "Mar adentro", c’était d’abord l’histoire, qui m’avait beaucoup ému. J’ai cherché le meilleur genre pour la raconter. Parfois c’est l’inverse; je commence avec le genre, comme pour "Les autres", puis je cherche l’histoire…

Comment êtes-vous tombé sur cette histoire de rituels sataniques fantasmés ?

Quand j’ai décidé de faire un film d’horreur, j’ai réfléchi à plusieurs sujets, dont l’un était le Diable. Mais je ne trouvais pas d’approche assez intéressante, qui sorte du film diabolique classique. J’ai donc abandonné le projet pendant un moment. Et puis, par hasard, j’ai lu quelque chose sur les abus lors de rituels sataniques. Je ne savais pas que ça avait été aussi important dans les années 80 et 90. C’était l’approche parfaite pour parler du satanisme et surtout de notre esprit.

Pour parler de la croyance, vous jouez avec les codes du genre, avec notre crédulité de spectateur…

Faire un film, c’est jouer avec l’attente des gens. La thérapie de la régression, qui s’est développée à la fin des années 70 et qui était courante aux Etats-Unis durant les années 80, fait appel à l’hypnose. Or, quand j’en parle avec d’autres réalisateurs, on se dit que faire un film, c’est hypnotiser le public. Voir un film, c’est comme s’asseoir devant un thérapeute qui va travailler sur votre esprit. Il y a une connexion. Comme l’idée de suggestion. Comment faire croire quelque chose aux gens ? Les mettre dans un certain état d’esprit ?

Votre film précédent, "Agora", était un péplum mais parlait aussi de la croyance et de la science…

J’emmerde tout le monde avec ce thème. Ce n’est pas lié au fait que j’ai grandi en Espagne. L’église n’y a plus une influence énorme. Mais j’ai été dans un internat catholique pendant dix ans. Je connais la discipline religieuse. Enfant, j’étais croyant. Puis j’ai commencé à avoir des doutes et je suis devenu agnostique pendant très longtemps. "Les autres" reflète vraiment mon agnosticisme. Et j’ai enfin accepté mon athéisme. Mais j’ai toujours été attiré par l’idée de la croyance.

Dans "Régression", science et religion se rejoignent dans l’erreur finalement…

C’est ce qui m’intéressait. Dans "Agora", il s’agissait vraiment de la confrontation entre foi et science. C’était un hommage à tous les scientifiques et, bien sûr, à Hypatie. Ici, les deux institutions travaillent ensemble, avec la police au milieu.

Pensez-vous que ce phénomène de psychose collective liée aux rites sataniques ne pouvait naître qu’aux Etats-Unis ?

J’ai ma théorie. Et c’est lié précisément aux films des Seventies qui m’ont inspiré. Ces films comme "L’exorciste" qui abordaient le sujet du Diable de façon très sérieuse et réaliste ont eu un impact énorme sur le public. Puis il y a eu les recherches sur les abus sexuels sur enfants, qui ont révélé notamment le fait que le danger ne venait pas nécessairement de l’extérieur, mais aussi parfois de la famille. Il y a aussi eu l’apparition de nouvelles techniques psychologiques et il y a, bien sûr, l’influence de l’Eglise, spécialement dans l’Amérique profonde. Tout cela mis ensemble peut expliquer cette psychose.