Critique "Spectre" : le grand Bond en arrière

Après l’exceptionnel"Skyfall", Sam Mendes échoue dans son désir de transformer l’ADN de 007. Retour à l’hélico-hélico.

Fernand Denis

Après l’exceptionnel"Skyfall", Sam Mendes échoue dans son désir de transformer l’ADN de 007. Retour à l’hélico-hélico.

On s’en souviendra longtemps, James Bond a fêté ses 50 ans dans le dernier épisode. Inoubliable "Skyfall", sans doute le meilleur, en toute franchise. Une opportunité de quitter l’écran par la toute grande porte. En pleine gloire.

Ça valait bien la peine de reprendre du service pour se faire virer juste après la scène d’ouverture. De très belle facture. Au cœur de la fête des morts à Mexico, Sam Mendes déroule un élégant plan-séquence à la Iñárritu lequel prend fin avec la chute d’une façade qui manque juste d’aplatir James. Celui-ci bondit dans un hélico pour une séquence périlleuse au-dessus de la monumentale grand-place, noire de monde. Une scène à couper le souffle, particulièrement celui des Bruxellois, qui voient tant d’avions passer au-dessus de leur tête, sachant qu’un jour l’un d’eux finira par s’écraser avec les compliments de Jacqueline Galant et Melchior Wathelet Jr.

Mais après cette atmosphérique entrée en matière, on a l’impression que le cœur n’y est plus. Pourtant, il y a carrément deux moteurs pour faire tourner ce 24e épisode. Le premier, c’est le virus omniprésent dans l’air du temps, la prequelite. Qui était James Bond avant 007 ? Qui a élevé le petit James après le décès de ses parents ? C’est le passé qui vient faire son petit coucou.

Le deuxième moteur fait aussi partie du quotidien, c’est l’exploitation du terrorisme pour justifier des mesures liberticides, comme une surveillance permanente des citoyens avec l’aide du secteur privé.

Voilà deux moteurs performants et bien qu’ils soient couplés, le récit ne prend pas. Ou plutôt, il ne dépasse jamais "le pan-pan/boum-boum". Les moyens déployés ont beau être énormes, le tensiogramme reste plat tout au long d’une longue enfilade de cascades oubliables, dépourvue du minimum, du "MacGuffin" générateur pour générer de suspense.

Dans "Skyfall", Sam Mendes avait osé remplacer le "MacGuffin" par une véritable question : Bond a-t-il encore l’âge de faire le 007 ? Le succès planétaire de "Skyfall", de l’épisode le plus célébré de la série, avait de quoi encourager le réalisateur à poursuivre sa transformation de l’ADN du personnage, en lui injectant du sentiment, voire une dimension politique.

Le problème, c’est que la plupart des éléments n’ont pas cette fois, l’épaisseur requise pour permettre la moindre injection. Christoph Waltz est le méchant qui, non seulement, ne fait pas peur, mais est en plus très agaçant. Répété ad libitum, on n’en peut plus de son numéro d’"Inglourious Basterds", on n’en veut plus. Lea Seydoux est une jolie et excellente comédienne mais pas une James Bond Girl. Et Monica Bellucci n’en est plus une, de toute façon elle ne fait que passer.

Il faut même tout le talent du compositeur Thomas Newman pour tenir l’ennui à distance en stressant avec des cordes et une épatante pulsation des poursuites qui n’ont guère d’enjeu. Il faut aussi tout le talent de Daniel Craig pour tenir le film sur les épaules, en lui donnant une densité, une énergie, un humour bien placé comme dans la seule scène d’action un peu mémorable dans l’éternel décor romain.

Mais on sent bien qu’il habite son personnage pour la dernière fois. Il aura rendu de l’étoffe au costume de 007, réduit avec Pierce Brosnan à celui d’un animateur de téléachat.

Critique "Spectre" : le grand Bond en arrière
©IPM

Réalisation : Sam Mendes. Scénario : John Logan, Neal Purvis, Robert Wade. Musique : Thomas Newman. Images : Hoyte Van Hoytema. Avec Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux, Monica Bellucci… 2h30

Daniel Craig, stop ou encore ?

"J’ai essayé de participer à d’autres projets entre deux James Bond, mais c’est trop dur, je n’y arrive pas. Je m’implique trop."
Rencontre Patrick Laurent
Envoyé spécial à Londres

Daniel Craig est radieux pour la présentation de Spectre. Une multitude de jolies femmes court-vêtues dans un palace impayable à deux pas de Scotland Yard : avec l’âge, James Bond n’a rien perdu de ses habitudes. "Il ne manque qu’un verre de Martini" , lance Daniel Craig, hilare et manifestement heureux d’assurer la promotion de Spectre à Londres. Et cela, même s’il s’agit peut-être de sa toute dernière apparition dans le smoking de 007. "On n’arrête pas de me le demander mais sincèrement, à l’heure actuelle, je n’en sais rien. J’étais épuisé, deux jours après la fin du tournage, quand j’ai dit que je préférais me tailler les veines plutôt que de l’incarner à nouveau. Mais j’ai le droit de dire des conneries comme tout le monde et de changer d’avis, non ? La dernière scène de Spectre constituerait une belle fin, mais je ne sais vraiment pas ce que je ferais pour la suite." Une décision qui ne dépend nullement de sa forme physique. " Je m’entretiens. Avec au moins une heure d’entraînement le matin avant le déjeuner. Même si je me suis blessé au genou durant une scène de bagarre, cette routine me convient bien. "

Alors, de quoi pourrait dépendre son retour ? "Le tournage d’un James Bond prend trois fois plus de temps qu’un autre film. Huit mois en tout. Un an avec la préparation. J’ai essayé de participer à d’autres projets entre deux James Bond, mais c’est trop dur, je n’y arrive pas. Je m’implique trop pour ça. Peut-être parce que je suis l’opposé de James Bond. Lui, il agit, il sait toujours ce qu’il doit faire. Moi, j’ai plus de doutes. Mais attention, je ne me plains pas : ce sont des expériences très satisfaisantes. J’adore les scènes d’action et aussi sa capacité à se relever quel que soit l’obstacle contre lequel il se cogne. En fait, nous sommes très complémentaires." (Rire) 

Et 007 lui a permis de devenir coproducteur. " Je me suis toujours énormément impliqué dans ce personnage. Mais j’avais envie d’aller encore plus loin, d’apprendre et comprendre tout le processus de la création pour devenir un meilleur James Bond. Cela me permet aussi d’éliminer immédiatement les mauvaises répliques. Vous n’imaginez pas ce qu’on nous propose… Avoir son mot à dire dès la lecture du scénario est aussi intéressant. Même s’il y aura toujours des inégalités dans les James Bond, les femmes y sont de plus en plus modernes et fortes. Les actrices qui les incarnent sont parmi les meilleures et ce sont elles qui me poussent à jouer mieux.

Les producteurs savent donc ce qu’il leur reste à faire pour l’enrôler une cinquième fois.



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