"Pawn Sacrifice" : Les échecs, le jeu qui rend fou

Edward Zwick met en scène une page de la guerre froide, Fischer contre Spassky ,devant l’échiquier.

Fernand Denis

Edward Zwick met en scène une page de la guerre froide, Fischer contre Spassky ,devant l’échiquier.

Comment prouver la supériorité du communisme sur le capitalisme ? Sur le terrain, il y a la guerre du Vietnam, entre autres. Physiquement, il y a les Jeux olympiques. Intellectuellement, il y a les échecs où les Soviétiques occupent le terrain sans partage jusqu’à l’apparition de Bobby Fischer.

Que fait le petit Bobby quand il ne surveille pas la fenêtre pour sa maman ? Il passe des nuits d’insomnie à jouer aux échecs sans même bouger les pions. Une seule partie suffit à un grand maître pour prendre conscience de l’extraordinaire potentiel du gamin. De fait, il devient rapidement bien plus qu’un champion, un phénomène. Mais, il y a un côté sombre à cette force mentale, l’homme ne peut trouver sa place en société car il ne vit que pour les échecs. Et ses victoires nourrissent à la fois un ego délirant et sa tendance à la paranoïa.

Dans le contexte de guerre froide où s’affrontent les symboles, Fischer est l’opportunité inespérée d’ébranler la domination soviétique. Si Fischer semble capable de battre le champion du monde Boris Spassky, il est aussi plus instable que la nitroglycérine et peut exploser à tout moment dans les mains de ceux qui le manipulent. Un seul homme sait plus ou moins comment le manier, un prêtre qui a son respect, car il y a très longtemps, il a lui-même vaincu le maître soviétique. Il est aussi le seul à pouvoir tenir une conversation avec lui, laquelle se déroule dans la langue des échecs, une lettre - un chiffre.

Les échecs, un jeu qui rend fou, semble vouloir dire le film d’Edward Zwick. D’une part, il retrace cet affrontement qui, dans le contexte de guerre froide, va prendre des proportions inouïes, passionner des millions de gens, provoquer un engouement inimaginable pour ce sport cérébral. D’autre part, on voit un homme coupé du monde, partir complètement en vrille dans un délire paranoïaque. Est-ce la peur, l’ego, la tension extrême du cerveau; Fischer est de plus en plus à l’Ouest sauf devant un échiquier.

Tobey Maguire trouve là un film à la hauteur de son talent des années 90, quand il tournait dans "Pleasantville", "Ice Storm", "Wonder Boys", avant de se diluer dans les blockbusters. Quant au réalisateur de "Glory" et de "Blood Diamond", il relève le défi de mettre en scène une activité visuellement aussi ennuyeuse qu’incompréhensible pour non-initiés. S’il réussit à insuffler du suspense; il échoue en revanche à sortir d’un canevas très conventionnel, à instiller cette dose de folie propre au personnage, à rendre imbuvable ce héros de la nation.


"Pawn Sacrifice" : Les échecs, le jeu qui rend fou
©DR

 Réalisation : Edward Zwick. Scénario : Steven Knight. Avec Tobey Maguire, Liev Schreiber, Michael Stuhlbarg, Peter Sarsgaard… 1h54