"Bridge of Spies" : Il faut sauver le colonel Abel

Steven Spielberg et Tom Hanks réunis pour louer un héros très discret.

Alain Lorfèvre

Steven Spielberg et Tom Hanks réunis pour louer un héros très discret.

Tom Hanks est depuis près d’un quart de siècle le nouveau James Stewart du cinéma américain : l’incarnation de l’Américain moyen, avec ses hauts et ses bas, mais surtout une moralité et une dignité à toute épreuve. Dans le cinéma de Spielberg, il porte ce costume avec aisance depuis "Il faut sauver le soldat Ryan". Cette fois, il faut sauver le pilote Gary Powers, dont l’avion-espion U2 fut abattu au-dessus de l’Union soviétique en 1961. Mais pas seulement : car ce film a aussi le mérite - l’audace, même - de rappeler que sauver son ennemi revient parfois à préserver ses valeurs.

Car, ironie du destin, l’avocat qu’incarne Hanks, James B. Donovan suscita d’abord l’opprobre de l’opinion publique américaine en défendant Rudolf Abel, espion soviétique arrêté aux Etats-Unis en 1957. Les autorités américaines avaient voulu lui garantir un procès un tant soit peu équitable. Donovan - avocat d’assurance qui œuvra durant le procès de Nuremberg - fut commis d’office. Contre toute attente, et s’exposant à la vindicte, il s’acquitta de sa tâche avec zèle et rigueur.

Sur un scénario coécrit par Joel et Ethan Coen avec Matt Charman, Steven Spielberg demeure un conteur hors pair, menant avec brio un récit de deux heures trente qui évite bien des écueils - et casse tous les clichés : les espions, ici, n’ont rien du glamour de James Bond… Ils ignorent même, parfois, quel rôle ils jouent. Dans sa première partie, le film de prétoire qui menaçait est évité au profit d’une réflexion avisée sur le respect du droit, y compris vis-à-vis d’un ennemi. Ce faisant, "Le Pont des espions", découvert cinq jours après les attentats de Paris, sonne juste lorsque Donovan en appelle au respect de la Constitution : "Ne devons-nous pas leur montrer qui nous sommes" - non par les armes, mais en restant fidèles aux principes "qui font de nous des Américains" comme le rappelle l’avocat à un agent de la CIA peu scrupuleux.

"Homme debout", selon son client, face aux menaces, Donovan incarne ces vigies qui préservent l’âme d’une démocratie contre vent, médias et café du commerce. Spielberg et les Coen ne pouvaient pas prédire Paris, mais pensaient vraisemblablement à l’instrumentalisation du patriotisme post-11 Septembre. Lorsque le réalisateur montre des écoliers prononçant le serment d’allégeance au drapeau américain, parions que c’est moins la bannière étoilée qui lui importe que l’invocation des notions de "liberté et justice". Car pour Donovan l’une ne va pas sans l’autre.

La deuxième partie du film poursuit la démonstration, lorsque Donovan est secrètement mandaté par la CIA pour négocier un échange entre Abel et Powers. Non seulement l’épisode - authentique - donne raison a posteriori à la volonté de Donovan de sauver la tête de l’espion soviétique, mais il rend hommage à sa hauteur morale, qui lui fit surpasser sa mission initiale.

Steven Spielberg a parfois la main un peu lourde mais n’en reste pas moins un grand réalisateur qui sait faire passer un message sans en avoir l’air. Son poids de producteur, ses succès passés, lui offrent l’avantage de disposer de tous les moyens pour s’offrir une reconstitution jamais kitsch, toujours juste, mais qui en met plein la vue. Une scène magistrale recrée la construction du mur de Berlin. Une autre, époustouflante, reproduit le crash de l’U2. Et le plan - un seul - du procès de Gary Powers a dû coûter l’équivalent d’un long métrage belge. Mais cela s’enchaîne avec simplicité et naturel et le film captive d’un bout à l’autre.

Tom Hanks, s’il peut être agaçant chez d’autres, fait ici œuvre utile, apportant un brin de légèreté quand nécessaire. Son principal atout est de permettre à chacun de s’identifier à cet homme "ordinaire" pourtant hors du commun, un "héros très discret" qui jamais ne prétendit l’être. Bémol : le reste du casting aurait pu oser présenter des comédiens plus marquants ou magistraux. Mais on louera Mark Rylance (surtout connu des amateurs de théâtre britannique) qui compose un Abel aussi mystérieux qu’attachant, homme d’honneur parce que fidèle à sa cause - espion mais pas traître. Au passage, ce "Pont des espions" réhabiliterait presque ces derniers, notion dont on sait combien elle peut être mouvante au gré des réécritures et des instrumentalisations de l’Histoire.


"Bridge of Spies" : Il faut sauver le colonel Abel
©DR

 Réalisation : Steven Spielberg. Avec Tom Hanks, Mark Rylance, Austin Stowell, Amyr Ryans,… 2h21