"Rams" : Touche pas à mon bélier

Une fable fraternelle touchante en provenance d’Islande. Le jeune cinéaste islandais Grímur Hákonarson aime son pays, qu’il décrit dans une comédie douce-amère au charme irrésistible.

Hubert Heyrendt

Une fable fraternelle touchante en provenance d’Islande. Le jeune cinéaste islandais Grímur Hákonarson aime son pays, qu’il décrit dans une comédie douce-amère au charme irrésistible.

Au fin fond d’une vallée reculée d’Islande, Gummi et Kiddi sont éleveurs de moutons, comme leur père et leurs grands-pères avant eux. Chaque année, ils participent au concours du plus beau bélier. Rivaux, les deux vieillards ne se parlent plus. Ils sont pourtant frères… Furieux de n’avoir fini que second, Kiddi inspecte le bélier victorieux de son frère. Et découvre que celui-ci est atteint de la tremblante du mouton. Une catastrophe ! Rapidement, les autorités sanitaires exigent que soient abattus tous les troupeaux de la vallée…

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut voir un film islandais. A côté de Baltasar Kormákur (dont on commence à connaître le nom grâce à "Everest", sorti il y a quelques semaines), il faut désormais compter sur Grímur Hákonarson. Pour son second long métrage, celui-ci décrit le quotidien de petits paysans qui tentent de perpétuer une tradition ancestrale. L’élevage de moutons fut en effet l’un des poumons de l’économie islandaise. Dans cette nature sauvage, les hommes vivent en harmonie avec leurs bêtes. Ils s’habillent de gros pulls de laine, mangent mouton, pensent mouton, rêvent mouton…

S’il inscrit son récit dans une réalité sociale et les somptueux paysages islandais, Hákonarson ne livre cependant pas un film anthropologique. "Rams" est en effet une très jolie fable sur la fraternité. Car face à la menace qui pèse sur leurs troupeaux, Gummi et Kiddi (incarnés par deux excellents comédiens, Sigurður Sigurjónsson et Theódór Júlíusson) vont devoir oublier leur différend et se parler à nouveau.

Observant un mode de vie ancestral menacé de disparition, Hákonarson livre un très beau film, à la mise en scène rigoureuse, qui s’offre quelques échappées plus poétiques à travers quelques scènes visuellement très fortes (notamment la dernière). Avec beaucoup de distance, un humour à froid en parfaite harmonie avec l’hiver islandais (on pense évidemment à Kaurismäki ou Bent Hamer), le jeune cinéaste parvient à toucher à l’universel pour évoquer les liens à retisser entre deux frères déchirés.

"Rams" : Touche pas à mon bélier
©DR

Scénario&réalisation : Grímur Hákonarson. Photographie : Sturla Brandth Grøvlen. Musique : Atli Örvarsson. Montage : Kristján Loðmfjörð. Avec Sigurður Sigurjónsson, Theódór Júlíusson, Charlotte Bøving… 1 h 33.


Grímur Hákonarson : "On a organisé un casting de moutons…"

"Rams" : Touche pas à mon bélier
©REPORTERS

En octobre dernier, Grímur Hákonarson était invité au festival du film de Gand pour présenter son deuxième long métrage, "Rams", vainqueur du prix Un certain regard à Cannes. Crâne rasé et barbe naissante, le cinéaste islandais de 38 ans est un jeune homme discret, réservé, cherchant ses mots en anglais pour répondre posément aux questions…

D’où vient cette idée inattendue d’un film sur des béliers ?

Je suis de Reykjavik, mais ma famille était dans l’élevage de moutons. Je connais personnellement des gens qui ont cette passion pour leurs moutons, qui les connaissent par leur nom. On a vraiment choisi les moutons avec attention. On a organisé une sorte de casting, avec des fermiers pour nous conseiller. Après avoir vu beaucoup de moutons, j’ai commencé à voir les différences entre les bons et les mauvais. Nous les avons aussi choisis pour leur tempérament. Nous voulions des moutons calmes, qui pouvaient travailler entourés de plein de gens.

Avec leurs pulls en laine, leur longue barbe, Gummi et Kiddi finissent par ressembler à leurs béliers… Etait-ce volontaire ?

J’ai essayé de les rendre proches de leurs bêtes pour que l’on comprenne l’importance des moutons dans leur vie. Mais pour leur look, il n’y a rien de conscient. On a en Islande des gens qui ressemblent à ces frères. "Rams" est plutôt réaliste. Ce sont des hommes islandais typiques de leur génération. Les Islandais sont des gens très butés et indépendants. Ces deux frères représentent l’Islande ancienne, qui se bat pour continuer à exister.

Dans "Rams", vous filmez également les superbes paysages de votre pays. En quelle mesure cette nature sauvage influence les gens qui l’habitent ?

C’est peut-être moins les paysages que l’isolement. Je ressens cela quand je me retire dans ma maison de campagne en pleine nature pour écrire un scénario. Après une semaine, je commence un peu à devenir fou, à parler tout seul… Les gens qui vivent seuls depuis très longtemps deviennent un peu excentriques. Je pense que la météo joue aussi. En hiver, c’est difficile de vivre là-bas, avec les tempêtes de neige… On devient peut-être un peu plus dur…

Le tournage dans cette nature a-t-il été difficile ?

En hiver, ça a été plus difficile car c’est un endroit très reculé… Pour l’équipe, être loin de chez soi pendant longtemps, ça peut être dur, mais cela crée également un esprit d’équipe. Si vous tournez dans la ville où vous habitez, quand vous avez du temps libre, vous rentrez chez vous retrouver votre routine. Ici, c’était impossible; cela a sans doute joué aussi sur le résultat final. Mais la tempête de neige est vraiment la scène la plus difficile que j’ai tournée dans ma vie, parce que j’ai plutôt l’habitude de faire des documentaires, des choses simples… Cette scène, c’était comme tourner un film d’action ! On avait une grosse machine pour le vent, de la neige artificielle…

Vous venez du documentaire. Cela vous sert-il sur un film comme celui-ci ?

Oui. J’ai le sens de la vie réelle et peut-être aussi des détails concrets. Le fait aussi de travailler avec de vrais gens au lieu d’acteurs. Du coup, quand je dirige mes acteurs, je leur parle comme s’il s’agissait de vraies personnes. Et puis, dans le documentaire, il faut être spontané. J’essaye donc de l’être aussi dans la fiction. J’aime faire des changements à la dernière seconde. Je crois que l’on détruit le processus de création si l’on se contente de suivre le scénario, le plan. J’aime essayer des choses différentes.

Le film est réaliste mais aussi très drôle, avec un humour très à froid. Est-ce le sens de l’humour islandais ?

Je me considère comme un réalisateur scandinave typique. Je suis inspiré par Aki Kaurismäki, Bent Hamer… Il y a aussi beaucoup d’humour noir dans les sagas islandaises, les histoires de Vikings. Un humour très sanglant mais très drôle. Mais je veux que mes films soient émouvants, qu’ils allient profondeur et humour. C’est le cocktail que je voudrais continuer à travailler et peut-être, dans le futur, ailleurs qu’en Islande. Mais c’est délicat car si l’humour devient trop appuyé, on peut perdre en profondeur. Dans "Rams" par exemple, la scène de Noël devait être beaucoup plus longue mais on l’a coupée car le film devenait trop drôle…