"Au-delà des montagnes" : Le syndrome chinois

A travers un mélodrame poignant, Jia Zhangke observe son pays métamorphosé par une tumeur fulgurante : l’argent. "Je suis conscient des mutations foudroyantes qu’a connues le pays. Tous nos modes de vie ont été bouleversés, avec l’irruption de l’argent au centre de tout," explique le réalisateur. Critique et entretien.

Fernand Denis

A travers un mélodrame poignant, Jia Zhangke observe son pays métamorphosé par une tumeur fulgurante : l’argent. "Je suis conscient des mutations foudroyantes qu’a connues le pays. Tous nos modes de vie ont été bouleversés, avec l’irruption de l’argent au centre de tout," explique le réalisateur.

1999. Le réveillon pétarade dans tous les coins. Et en Chine, on n’attend pas la nuit pour allumer les feux d’artifice.

Des jeunes s’amusent avec une chorégraphie sur un tube des Pet Shop Boys : Go West. L’œil se focalise sur la jolie Tao tant elle dégage de tempérament, de naturel, de fraîcheur. Liangzi en est bleu en toute discrétion. Zhang aussi mais la discrétion n’est pas son style. Tao va devoir choisir, entre le gentil mineur aux sentiments profonds et le cadre dynamique tout fier de lui apprendre à conduire.

On sent qu’elle préfère Liangzi mais elle épousera Zhang. Comme on choisit le futur plutôt que le passé, la modernité plutôt que la tradition, le confort financier plutôt qu’une existence étriquée. La raison plutôt que les sentiments, aurait résumé Jane Austen.

Mais on n’est pas à l’aube du XVIIIe en Angleterre, on est déjà maintenant au XXIe en Chine, en 2014. Tao a accouché, elle a divorcé, elle vit seule car elle a laissé partir son fils avec son père. Pour son bien ? Zhang, qui se fait appeler Peter désormais, est devenu très riche, il vit à Shanghai où son enfant fréquente les meilleures écoles anglophones.

Même le film s’est upgradé et a changé de format, passant du carré originel au panoramique (16/9).

Le film va tellement vite qu’il est déjà en 2024. Son format est désormais en scope et Peter s’est exilé en Australie avec un fils en proie à quelque problème psychologique, imputable sans doute à l’absence radicale de mère dans sa vie. "Go West" des Pet Shop boys fait toujours danser.

Jia Zhangke est un cinéaste surprenant. On l’avait sans doute rangé un peu vite dans la case : auteur, stylé, intelligent, formaliste et un peu hermétique. Ce dernier qualificatif, il n’en veut manifestement plus. Tout en restant un auteur stylé, intelligent et formaliste, il entend être accessible et compréhensible par le plus grand nombre. Il veut exposer son regard sur la Chine à ses concitoyens comme aux autres terriens lesquels sont impactés par les évolutions de la plus grande puissance mondiale.

Pour s’adresser à tout le monde, Jia Zhangke a désormais recours à des genres populaires. Dans son film précédent, "A Touch of Sin", il abordait quatre faits divers aux quatre coins de du pays au moyen de quatre genres - western, thriller, kung-fu et mélodrame. Il brossait ainsi une formidable fresque sur le thème de la violence dans la société chinoise : à l’intérieur de la cellule familiale, de la communauté, de l’entreprise et la violence d’Etat.

Cette fois, Jia Zhangke se consacre exclusivement au mélodrame dont il exploite les codes jusqu’à la corde du soap opera. Ses intentions sont limpides : montrer l’effet dévastateur de l’argent dans ce qui est devenu l’Eldorado du capitalisme où les nantis peuvent faire du business sans entrave. Ni les syndicats, la Justice ou l’environnement ne peuvent brider leur cupidité. Et de montrer comment cet argent transforme le pays et ses habitants en profondeur, comme une tumeur.

Il manie aussi le symbole expressif. Comment Zhang a-t-il appelé son fils ? Dollar, on ne peut pas être plus clair.

Quant à Tao, elle incarne successivement la Chine d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Une Chine qui perd son identité au point de ne plus pouvoir communiquer avec ses enfants.

Après "A Touch of Sin", Jia Zhangke offre à nouveau un long métrage captivant, un regard pertinent, un constant éclairant (jusque dans le futur), une mise en scène bluffante (dont ce changement de format pour marquer chaque époque) en compagnie d’acteurs épatants dont la fidèle Zhao Tao, actrice fétiche de Jia Zhangke dans une époustouflante composition étalée sur trois décennies.


"Au-delà des montagnes" : Le syndrome chinois
©DR

Réalisation, scénario : Zhangke Jia. Compositeur : Yoshihiro Hanno. Avec Zhao Tao, Sylvia Chang, Dong Zijian… 2h06


Jia Zhang-ke : "l’évolution fulgurante de la société a une influence sur les sentiments humains"

"Au-delà des montagnes" : Le syndrome chinois
©Photo News

Alors que ses films ont beaucoup de peine à sortir dans son pays, Jia Zhang-ke est aujourd’hui le cinéaste chinois le plus coté à l’étranger. Les festivals les plus prestigieux s’arrachent ses longs métrages, fictions et documentaires.

Berlin l’a découvert en 1998 dès son premier "Xiao Wu, artisan pickpocket". Venise lui a décerné un Lion d’or en 2006 avec "Still Life". Et Cannes l’a programmé, quatre fois en compétition. En 2013, "A Touch of Sin" remportait le prix du scénario. Beaucoup voyait "Au-delà des montagnes" dans le palmarès 2015 tant le film impressionne par la pertinence du regard, la fluidité de la mise en scène, l’interprétation bluffante de son héroïne Zhao Tao. Pourtant Jia Zhang-ke est reparti bredouille avec la consolation que cette fois, son film serait projeté en Chine.

Alors que "A Touch of Sin" racontait quatre histoires, "Au-delà des montages" se déroule sur trois époques : 1999, 2014, 2024.

Le projet trouve son origine dans une petite caméra numérique achetée par Jia Zhang-ke en 2001. Avec son chef op’, il s’amuse alors à filmer comme on prend des notes au hasard de leurs déplacements. Alors qu’il entame l’écriture de son nouveau film, il repense à ces images, il les regarde et est frappé de voir combien, elles lui semblent lointaines. "Comme venues d’un monde disparu. Je me suis demandé comment j’étais moi-même à cette époque et j’ai trouvé intéressant de travailler sur cette distance parcourue. On a besoin du temps pour exposer toute la complexité de la vie. Quand j’écrivais, j’avais pour chaque période une saveur particulière. 1999, c’est la jeunesse, j’avais un goût sucré dans la bouche. En 2014, on est autour de la quarantaine, cette saveur devient plus âpre. Et avec les années, on doit atteindre une certaine amertume. L’idée d’un troisième temps, du futur c’est pour voir la concrétisation de choix que l’on a effectué dans le passé. C’est le temps pour moi d’observer", expliquait le cinéaste en conférence de presse à Cannes. Ces trois époques apparaissent d’ailleurs à l’écran sous un format différent : le 1,33 (format télé 4/3) est celui de sa petite caméra de 2001, puis vient le 1,85 pour le présent et le scope pour le futur.

Au cours des dernières années, et notamment pour la promotion de son dernier film "A Touch of Sin", Jia Zhang-ke a voyagé a travers le monde. "Je me suis rendu à New York, à Toronto, à Vancouver, à Melbourne pour rencontrer des journalistes mais je vois aussi des amis et des membres de la communauté chinoise. Parmi ces immigrés chinois, j’ai observé que dans beaucoup de familles, qu’un seul des deux parents parle anglais alors que l’enfant ne parle que l’anglais pour être mieux intégré. Celui-ci ne peut donc dialoguer qu’avec un seul de ses deux parents. C’est une rupture majeure. En perdant sa langue maternelle, l’enfant perd une partie de son identité et cela rend très difficile un retour au pays. Ce film montre combien l’évolution fulgurante de la société a une influence sur les sentiments des humains.

"Son sujet du film est la relation des sentiments au temps : on ne peut comprendre vraiment les sentiments qu’en prenant en compte le passage du temps. Quand on est jeune, on ne pense pas à la vieillesse; quand on se marie, on ne pense pas au divorce; quand on a ses parents, on n’envisage pas qu’ils vont disparaître; quand on est en bonne santé, on ne pense pas à la maladie. Mais à partir d’un certain âge, on entre dans ce processus."

Afin de porter le regard le plus affûté possible, Jia Zhang-ke a situé son récit à Fenyang, sa petite ville natale, dans la province centrale du Shanxi où se déroulaient déjà ses premiers films, "Xiao Wu" et "Platform", et une partie de "A Touch of Sin".

"Ayant vécu toute mon existence en Chine, je suis conscient des mutations foudroyantes qu’a connues le pays, dans le domaine économique bien sûr, mais aussi pour ce qui concerne les individus. Tous nos modes de vie ont été bouleversés, avec l’irruption de l’argent au centre de tout."Sur ce point, le film est suffisamment explicite, le réalisateur n’en dira pas plus.


Madame Jia Zhangke

Le visage de l’héroïne de "Au-delà des montages", est familier aux fidèles de Jia Zhangke, Zhao Tao est son actrice depuis son deuxième film. "En 2000, quand j’ai collaboré au film "Platform", j’étais une jeune professeur de danse. Et puis, nous avons tourné cinq films. Au début, je me souviens avoir été impressionné par la qualité du travail et la qualité humaine des personnes. Et je me suis alors fixée comme objectif d’atteindre leur niveau humain et professionnel", déclarait la comédienne à Cannes en mai dernier.

Mission accomplie par celle qui est depuis 2012 Madame Jia Zhangke à la ville. Son mari ne manque d’ailleurs jamais de louer le travail artistique de son épouse. "Elle m’a beaucoup étonné. On se connaît bien puisque nous sommes mariés, et qu’on travaille ensemble depuis longtemps, mais avec ce film j’ai découvert des aspects d’elle que j’ignorais, un monde intérieur qui m’était inconnu. Au début de la préparation, elle m’a demandé des indications sur le personnage, je lui ai donné seulement deux mots : "explosif" pour la première partie et "océan" pour la deuxième. A partir de là, elle a énormément travaillé de son côté, elle a rempli des cahiers de notes sur le personnage, sur tout ce que je n’avais pas écrit dans le scénario, qui comme d’habitude est surtout constitué de grands repères, en laissant beaucoup de place à l’initiative durant le tournage. Elle a fait une véritable création littéraire. Elle a par exemple cherché à expliquer, pour elle-même, comment cette femme avait accepté de laisser son fils partir avec son mari."


Filmographie de Jia Zhang-ke

1997 : Xiao Wu, artisan pickpocket.

2000 : Platform.

2002 : Plaisirs inconnus.

2004 : The World.

2006 : Dong (documentaire) - Still Life.

2007 : Useless (documentaire).

2008 : 24 City.

2010 : I Wish I Knew (documentaire).

2013 : A Touch of Sin - Venice 70 : Future Reloaded (documentaire).

2015 : Mountains May Depart (Au-delà des montagnes).