"Joy" : Description sans pitié du capitalisme américain

David O. Russell retrouve Jennifer Lawrence pour dévoiler la face cachée du rêve américain.

Hubert Heyrendt

David O. Russell retrouve Jennifer Lawrence pour dévoiler la face cachée du rêve américain.

Star du téléshopping outre-Atlantique, Joy Mangano s’est fait connaître grâce à son invention, dans les années 90, du "Miracle Mop", une serpillière magique fait d’un manche en plastique et d’une tête détachable lavable en machine fabriquée à partir d’une seule corde de coton enroulée… Quelle drôle d’idée de consacrer un biopic à un tel personnage, qui n’aura rien laissé de définitif dans la culture occidentale du XXIe siècle, hormis cette serpillière et des cintres emboîtables astucieux…

Comme toujours avec David O. Russell, il s’agit de reprendre un genre et un thème pour mieux les pervertir. C’était le cas pour le film de guerre et le patriotisme dans "Les rois du désert", pour la comédie romantique et la dépression dans "Happiness Therapy" ou pour le film de gangsters et la manipulation dans "American Hustle". Avec "Joy", le cinéaste américain poursuit sur sa lancée en livrant un biopic d’emblée trivial (de par son héroïne) et en revissant de façon très dure l’american dream.

Car la description du capitalisme américain, qui exploite les travailleurs quand il n’est pas tout simplement corrompu, est ici sans pitié. Et si l’héroïne finira bien sûr par triompher, Russell ne se fait aucune illusion sur les joies de l’esprit d’entreprise. L’accouchement de cette idée de balais se fera en effet dans la douleur pour Joy et sa famille. La seule institution américaine qui échappe à la critique du cinéaste est en effet la famille, fût-elle décomposée, recomposée, voire dysfonctionnelle comme celle de Joy Mangano. Jeune mère célibataire, celle-ci doit en effet élever seule ses deux enfants, avec une mère prostrée dans son lit, totalement accroc à un soap - la télé est aussi passée ici à la moulinette, que ce soit à travers les feuilletons débilitants ou les débuts du téléshopping -, mais aussi son ex et son père dans la cave. Avec, comme seul soutien, celui de sa grand-mère, qui rappelle à la brave Joy ses rêves d’enfant…

Si la réalisation est comme toujours chez David O. Russell un régal de limpidité, entre récit au présent, flash-backs et scènes oniriques, "Joy" est surtout porté par un magnifique casting. Pour la troisième fois après "Happiness Therapy" et "American Hustle", le cinéaste David O. Russell retrouve Jennifer Lawrence et Bradley Cooper (mais aussi Robert De Niro, à nouveau remarquable en père déboussolé).

Jennifer Lawrence se montre à nouveau très impressionnante. Du haut de ses 25 ans, elle campe avec la même facilité les espoirs d’une jeune fille pleine de rêves que les déboires d’une mère célibataire surchargée au bord de la crise de nerfs… La jeune comédienne porte le film avec une aisance telle qu’on l’imagine mal ne pas la voir décrocher une nouvelle nomination aux Oscars. Elle qui l’a déjà reçu, pour "Happiness Therapy" justement…


"Joy" : Description sans pitié du capitalisme américain
©DR

 Réalisation : David O. Russell. Scénario : Annie Mumolo & David O. Russell. Photographie : Linus Sandgren. Musique : David Campbell & West Dylan Thordson. Montage : Jay Cassidy. Avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper, Robert De Niro, Edgar Ramírez, Isabella Rossellini, Diane Ladd, Virginia Madsen… 2h04

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