"Francofonia" : Le naufrage de la culture européenne

Alexandre Sokourov prend le Louvre comme prétexte à une ébouriffante divagation sur l’art.

Hubert Heyrendt

Alexandre Sokourov prend le Louvre comme prétexte à une ébouriffante divagation sur l’art.

Dans les couloirs déserts du Louvre, un Bonaparte de pacotille (Vincent Nemeth) pose devant "Le sacre de Napoléon" de Jacques-Louis David, proclamant fièrement : "C’est moi !" Tandis que Marianne (Johanna Korthals Altes) déambule tel un fantôme en susurrant : "Liberté, égalité, fraternité…" Ce rêve de la grandeur perdue de la France, on le doit à Alexandre Sokourov.

Treize ans après "L’Arche russe", unique plan-séquence de nonante-six minutes filmé dans les salles du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, Sokourov s’intéresse cette fois au Louvre. Comme le Taiwanais Tsai Ming-liang dans "Visage", le cinéaste russe offre donc ici sa vision du plus grand musée de France, symbole pour lui de la culture française. "A quoi servirait la France sans le Louvre ?" , interroge-t-il, narrateur en voix off de ce collage à la fois foutraque et génial, ode ironique à la culture française comme aucun cinéaste français n’oserait en livrer.

Film inclassable, à la fois documentaire et fiction, "Francofonia" est surtout une divagation très personnelle sur le statut de l’art dans la société européenne. Le point de départ de Sokourov, le prétexte, est de raconter la collaboration, durant la Seconde Guerre mondiale, entre Jacques Jaujard, directeur des musées nationaux de France, et le comte Franziskus Wolff Metternich, responsable nazi pour la conservation des œuvres d’art en Europe. Tous deux sont passés outre leurs différences et ont fait cause commune pour sauvegarder les collections du Louvre. Même aux pires heures de l’Histoire en effet, des hommes se sont battus ensemble pour protéger le legs du passé.

De là, Alexandre Sokourov élargit le propos, accouchant d’un essai passionnant sur le naufrage de la culture européenne, symbolisé à l’écran par les images de la dérive en pleine tempête dans l’Atlantique d’un paquebot dont les containers sont remplis de chefs-d’œuvre. Faut-il sauver sa peau en balançant tout par-dessus bord ? Telle est la question d’une cruelle actualité que pose le grand cinéaste russe dans "Francofonia". Car pour l’auteur de "Moloch", "Taurus", "Le Soleil" ou "Faust", le thème du mal n’est jamais loin. Il signe en tout cas un très grand film sur le rôle de l’art dans l’Histoire. Un film sombre, pour ne pas dire désespéré, mais esthétiquement et thématiquement très impressionnant.


"Francofonia" : Le naufrage de la culture européenne
©DR

 Scénario & réalisation : Alexandre Sokourov. Photographie : Bruno Delbonnel. Musique : Murat Kabardokov. Montage : Hansjörg Weißbrich. Avec Louis-Do de Lencquesaing, Benjamin Utzerath, Vincent Nemeth, Johanna Korthals Altes… 1h28.