"Brooklyn" : Une autre ville, une autre vie

Saoirse Ronan, tout en subtilité et retenue, donne à voir la métamorphose d’une jeune fille irlandaise au contact de New York. Au début des années 50.

Fernand Denis

Saoirse Ronan, tout en subtilité et retenue, donne à voir la métamorphose d’une jeune fille irlandaise au contact de New York. Au début des années 50.Où va se cacher l’émotion, qu’est-ce qui fait vibrer la corde, comment se brise la poche des larmes ? L’histoire d’Eillis, on la connaît, on l’a lue, on l’a vue et souvent c’était bien pire, plus sordide, plus trash, plus glauque.

Eillis vit avec sa mère et sa sœur quelque part en Irlande. Le samedi soir, elle s’ennuie, trop effacée, pas assez sexy pour attirer le regard des garçons bien gominés du coin. Le dimanche, elle gagne quelques livres à l’épicerie du coin. Il faut du courage, la patronne est infernale. Elle ne voit aucun avenir dans ce trou et comme tant de compatriotes, elle active la filière qui mène à New York.

A Brooklyn, un prêtre irlandais lui a trouvé un lit dans une pension et un job dans un grand magasin. La vendeuse du rayon poupées de "Carol" pourrait être sa collègue. Tout se déroule bien, si ce n’est ce mal atrocement douloureux : le mal du pays. Mais un traitement existe, la socialisation à l’irlandaise fait son effet avec un résultat surprenant : un petit ami italien.

Le couple se forme pas à pas dans les règles de l’art des unions solides et sans histoires. Pas de quoi en faire un roman, mais le cinéma, lui, peut montrer ce visage devenir progressivement plus radieux.

Quand survient un coup de théâtre. Sa grande sœur décède inopinément. Eillis retourne pour quelques semaines en Irlande auprès de sa maman. Là-bas, le regard sur elle a changé, la gamine qui rasait les murs irradie désormais dans sa robe jaune. Jim, un fils de notable, la boit des yeux. L’entreprise locale lui offre immédiatement un bon job. A-t-elle encore une raison de repartir ?

La banalité du parcours et la simplicité de son héroïne sont les défis auxquels s’est confronté John Crowley. Comment générer de la tension dramatique en l’absence de difficultés extraordinaires, d’environnement hostile ?

En montrant, par exemple, les proportions d’un dilemme pour un cœur frais, naïf, sincère. Eillis est une brave fille qui ne paie pas de mine : pensionnaire idéale, employée modèle, amoureuse sérieuse. L’émotion mise en scène est celle de la chrysalide, d’une personnalité qui s’éveille, se construit.

La comédienne Saoirse Ronan joue de sa pupille verte, d’un œil qui se met à briller, à aimanter, à vibrer. Et c’est assez fabuleux à regarder. C’est même hypnotique. Le cinéma aime la surenchère, Crowley et son scénariste Nick Hornby sont partis dans la direction opposée avec la conviction que leur comédienne distillera avec retenue, le relief, la couleur, l’émotion viscérale de cette métamorphose intérieure. Oui, les gens heureux ont une histoire. Il n’était pas nécessaire d’y ajouter des violons.

"Brooklyn" : Une autre ville, une autre vie
©DR

Réalisation : Jim Crowley. Scénario : Nick Hornby d’après Colm Tóibín. Avec Saoirse Ronan, Domhnall Gleeson, E. Cohen… 1h53.