"The End of the Tour" : Ni la lettre ni l’esprit

Alain Lorfèvre

Le nom de David Foster Wallace (1964-2008) reste méconnu des lecteurs francophones. Il est pourtant considéré outre-Atlantique comme l’un des plus grands écrivains de sa génération. "The End of Tour" retrace la rencontre de Wallace (Jason Segel) et les cinq jours d’entretiens qui ont suivi avec David Lipsky (Jesse Eisenberg), journaliste littéraire au "Rolling Stones Magazine". Lipsky avait souhaité écrire un long portrait de Wallace après avoir découvert "Infinite Jest" ("La Comédie infinie"), chef-d’œuvre de l’écrivain.

Adepte de l’ironie et de l’humour noir comme de l’arborescence narrative, mixant dans son shaker à prose abréviation, acronyme et mots anciens, David Foster Wallace avait éclaté les genres et la langue. Au cœur de son œuvre se nichait un regard sans complaisance sur la société de consommation et du divertissement.

Rien de cela ne transparaît dans "The End of the Tour". Le spectateur ignorant de l’œuvre et de l’auteur en apprendra peu. Les autres ne trouveront pas d’écho de sa verve formelle. Les déambulations de Wallace et Lipsky et leurs conversations parfois anodines ne reflètent en rien le choc intellectuel qu’a manifestement représenté la joute verbale entre le journaliste et l’écrivain. La mise en scène ne traduit pas plus le regard que Wallace portait sur le monde. Lequel aurait pu être affligé face au triste spectacle de cette "fin de tournée" où son alter ego ressemble à un hillbilly envapé (ce que Wallace n’était pas).

Dépressif chronique, observateur lucide de la crise existentielle de la société américaine, qui considérait que l’"on ne peut pas être au monde sans vivre dans la douleur", David Foster Wallace méritait mieux que les yeux de chien battu de Jason Segel - le brave type de service de la bande à Apatow. Le casting ne se justifie - à tort - que par une certaine similitude physique, mais en rien par la capacité d’incarner autant le mal-être de l’individu que la fulgurance de l’écrivain. Sous la masse lourdingue de Segel, manquent autant l’esprit que la lettre de David Foster Wallace. Avoir en contrepoint Jesse Eisseberg revient à offrir du caviar au cochon. Le talent de celui qui incarna avec inspiration Mark Zuckerberg devant la caméra de David Fincher ne compense pas les platitudes assenées sur la littérature, le postmodernisme ou l’existentialisme.


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© DR

 Réalisation : James Ponsoldt. Avec Jesse Eisenberg, Jason Segel… 1h46