"Louder than bombs" : Trois solitudes et un fantôme

L’auteur de "Oslo, 31 août" déménage son univers et sa sensibilité aux USA.

Fernand Denis

L’auteur de "Oslo, 31 août" déménage son univers et sa sensibilité aux USA.

Conrad est un de ces adolescents isolés du monde extérieur grâce à ses écouteurs. Il est invisible en classe, ne quitte pas sa chambre à la maison, reste des heures devant son ordi immergé dans de violents jeux vidéo en compagnie de ses amis virtuels Néo-Zélandais, Japonais, peut-être même Belges. Chaque fois que son père essaie d’engager la conversation, la réaction est de plus en plus violente.

Très inquiet, celui-ci décide de le suivre après les cours, le voit errer seul sans copain. De quoi justifier ses craintes. Son dernier espoir de rétablir un contact réside dans la venue du grand frère de Conrad, venu l’aider quelques jours à trier les archives de sa femme, leur maman, décédée.

New York organise à cette photographe de guerre qui a roulé son corps frêle sur tous les points chauds du monde, une grande exposition. Trois ans après sa mort, dans un accident de voiture, à quelques kilomètres de chez elle.

Un accident ? Peut-être pas. Ce secret dont la révélation sera plus assourdissante qu’une bombe a projeté des éclats, frappant l’un après l’autre chaque membre de la cellule familiale, empêchant le deuil de cicatriser.

Joachim Trier brosse un portrait d’une famille où personne ne se sent à sa place. La mère vivait déchirée entre sa passion et sa maison, ses photos ont changé le monde mais son absence a détruit ses proches. Quand elle était sur le terrain, elle voulait être chez elle et vice versa. Au bout du compte, un sentiment d’être nulle part chez elle. Le père, lui, avait repris le rôle de la mère. Aujourd’hui, le grand frère s’incruste à la maison comme si ses prochaines responsabilités familiales se révélaient trop lourdes à porter. Conrad est finalement le plus honnête, il affiche ses problèmes, mais c’est un ado, c’est de son âge.

Joachim Trier change de continent, passant de la Norvège aux USA. Il change d’échelle aussi avec son casting international : Isabelle Huppert, Gabriel Byrne, Jesse Eisenberg. Il change également de style pour brosser ce tableau qu’on pourrait nommer : trois solitudes avec fantôme sous un même toit.

Un tableau ambitieux. On y trouve en trois exemplaires et trois profils, ce personnage silencieux, solitaire, sensible, secret sous son armure qui avait fait la sensation de "Oslo, 31 août". Et puis, la forme s’aventure entre présent et passé, réalité et imaginaire, du côté d’une atmosphère quasi vintage, comparable à celle de "Ice Storm" d’Ang Lee, en moins abouti toutefois.

Il s’en dégage ce sentiment qu’on ne peut jamais connaître vraiment ceux avec qui on vit, même depuis des décennies. Le choix du prénom de l’adolescent, Conrad, ne doit sans doute rien au hasard. L’auteur de "Au cœur des ténèbres" ne disait-il pas : "On rêve toujours seul."


"Louder than bombs" : Trois solitudes et un fantôme
©DR

 Réalisation : Joachim Trier. Scénario : Joachim Trier, Eskil Vogt. Avec Isabelle Huppert, Gabriel Byrne, Jesse Eisenberg, Devin Druid, Amy Ryan… 1h49