"L'homme qui voulait détruire le secret bancaire" : Portrait d’un lanceur d’alerte

Le Belge David Leloup a suivi un ancien banquier suisse dans son combat contre le système financier. Eclairant.

H.H.

Le Belge David Leloup a suivi un ancien banquier suisse dans son combat contre le système financier. Eclairant.

Au début, aux îles Caïman, j’ai vu la queue d’une souris. J’ai tiré et c’est devenu une queue de plus en plus grosse, celle d’un dragon. Quand je suis rentré en Suisse, c’était un dragon à plusieurs têtes qui crachaient du feu : la banque, la presse et la Justice…" C’est par cette petite histoire que Rudolf Elmer résumait en janvier 2011 son histoire, lors d’une conférence de presse à Londres lors de laquelle il remettait solennellement à Julian Assange deux CD-rom de données ultraconfidentielles récupérées lorsqu’il travaillait dans la filiale des Caïman de la banque d’affaires suisse Julius Bär.

Ayant déjà reçu des données d’Elmer en 2008, WikiLeaks les avait étudiées durant quatorze mois, pour révéler le fonctionnement de l’évasion fiscale, via le principe des trusts. Ou comment les plus riches se délestent de tous leurs biens (mobiliers et immobiliers) auprès de sociétés écrans offshore pour ne payer aucune taxe… Ce système, Elmer le connaît de l’intérieur puisqu’il a travaillé pour la Julius Bär dans huit paradis fiscaux avant, après avoir été renvoyé, de devenir lanceur d’alerte.

Pendant près de cinq ans, David Leloup a suivi Rudolf Elmer dans ses démêlés avec son ancienne banque mais surtout avec la justice suisse. Le journaliste d’investigation belge n’est pas un inconnu. C’est en effet l’un des cofondateurs du magazine "Médor" et l’auteur du fameux article sur la société pharmaceutique liégeoise Mithra qui avait valu la censure du premier numéro…

D’un point de vue purement cinématographique, ce documentaire n’a aucune ambition esthétique (sinon la très belle bande-son du Flamand Raf Keunen, compositeur de "Rundskop" de Michaël Roskam); il pâtit même de quelques faiblesses dans la narration, un peu confuse. Mais "L’homme qui voulait détruire le secret bancaire" n’en reste pas moins un témoignage passionnant sur le fonctionnement d’un système de corruption international institutionnalisé.

Après la crise de 2008, Barack Obama, Nicolas Sarkozy et Gordon Brown proclamaient en chœur au Sommet de Londres la fin du secret bancaire… Les paradis fiscaux se portent pourtant mieux que jamais. La Suisse en tête, qui a, depuis, renforcé par deux fois sa loi sur le secret bancaire (avec des peines de prison de trois à cinq ans en cas de violation), tandis qu’en 2014, les banques suisses ont accueilli pas moins de 320 milliards de dollars supplémentaires. Car si de petits paradis fiscaux comme Guernesey ou le Vanuatu sont susceptibles de tomber, la Suisse ne semble courir aucun risque. Comme l’affirme l’un des intervenants du film, aucun pays européen ne s’en prendra en effet à la Suisse, laquelle possède bien trop d’informations sur les comptes cachés d’hommes politiques pour faire tomber n’importe quel gouvernement…

En attendant, alors que l’on coupe à tout va dans les prestations sociales pour combler les déficits, à Saint-Tropez, les milliardaires continuent de dépenser 250 000 € par semaine pour louer un yacht de 60 m…


"L'homme qui voulait détruire le secret bancaire" : Portrait d’un lanceur d’alerte
©DR

 Scénario & réalisation : David Leloup. Photographie : David Leloup & Jean-Philippe Rouxel. Musique : Raf Keunen. 1h26