"Médecin de campagne" : Le syndrome du cordonnier

Soigner ou guérir, il faut choisir. Quand un médecin malade refuse de confier ses patients à un collègue.

Fernand Denis

Soigner ou guérir, il faut choisir. Quand un médecin malade refuse de confier ses patients à un collègue.

Les cordonniers sont les plus mal chaussés. Et les médecins alors ?

"Tumeur au cerveau. Si tu veux avoir une chance de t’en sortir, il va falloir te faire remplacer." Ce conseil est bien plus douloureux pour le Dr Werner, médecin de campagne, que le diagnostic implacable délivré par son collègue oncologue. Remplacé, ce n’est pas possible. Personne n’est capable de soigner les gens de son coin comme lui. Ce n’est pas une question d’orgueil, de prétention, de compétence professionnelle; le Dr Werner ne connaît pas seulement les problèmes médicaux de ses patients, il connaît leur histoire. Il claironne "C’est moi" quand il ouvre la porte de leur maison. Il lit son journal chez celui qui met un quart d’heure à se déshabiller. Il a promis à un vieux qu’il mourrait chez lui. Comment pourrait-il transmettre cette montagne d’informations à un remplaçant ? Pas possible. Alors, il continue. Comme un cordonnier qui refuserait de voir le trou dans sa semelle, même si chaque pas le lui rappelle.

Un soir, une doctoresse, petite quarantaine, envoyée par le cancérologue, se présente à son cabinet. On voit déjà le film, il va lui mener la vie dure mais elle saura traverser les épreuves et à la fin, il guérira de son cancer et peut-être même plus si affinités.

Il y a un peu de cela et pourtant, ce n’est pas du tout le film auquel on s’attend. La dramatisation sert un peu de filet de sécurité à ce qui ressemble davantage au portrait d’un médecin de campagne. On est quelque part à la frontière du documentaire avec au milieu de patients aux visages inconnus pour la plupart, deux vrais acteurs, deux grands acteurs, François Cluzet et Marianne Denicourt, l’un et l’autre d’une sobriété, d’un dépouillement, à l’économie.

C’est quoi une vie de médecin de campagne ? C’est être docteur en médecine et soigner une blessure. C’est être psychologue et trouver les mots autant que les médicaments pour éloigner une dépression. C’est être un assistant social, renseigner les bonnes portes à ceux qui sont dans la dèche. C’est être un politicien au sens noble, celui qui se préoccupe du bien commun dans l’organisation dans la cité.

C’est une vie très singulière qui offre des moments de grande intimité, il recueille confidences et secrets, il est toléré dans la zone de confort. On vit d’ailleurs un moment très troublant, quand le Dr Werner est amené à ausculter sa collègue. C’est une vie où l’on se sent irremplaçable et en même temps, ce n’est pas une vie, car il n’y a pas de place pour une famille, pas de place pour un hobby, parce que l’angoisse prend tout l’espace. Le Dr Werner roule seul dans sa Renault Espace.

Thomas Lilti a de la suite dans les idées. On avait fait sa connaissance avec "Hippocrate", le récit d’un jeune médecin qui faisait ses premiers pas à l’hôpital dans le service de son père. La pratique allait se révéler plus difficile que la théorie, les rapports humains plus complexes que les interventions techniques.

On retrouve ici le thème du médecin mais pratiquant une tout autre médecine et aussi celui de l’initiation. Une double initiation même. Celle d’un homme formant une femme d’une génération plus mûre à sa pratique rurale mais aussi d’un médecin découvrant sa propre maladie.

Ce deuxième film s’inscrit dans une continuité et une progression car Thomas Lilti se passe pratiquement de pitch et de ressort dramatique tout en livrant un film tour à tour palpitant, émouvant, instructif, cocasse, amusant, mystérieux. Oui, ce médecin de campagne est un super-héros avec des superpouvoirs et quelques superdéfauts.

François Cluzet et Marianne Denicourt sont parfaits, tant ils ont l’air d’avoir fait cela toute leur vie.


"Médecin de campagne" : Le syndrome du cordonnier
©DR

 Réalisation : Thomas Lilti. Scénario : Thomas Lilti, Baya Kasmi. Avec François Cluzet, Marianne Denicourt… 1h42