"Elle" : Un thriller drôlement dérangeant

Verhoeven brosse, avec ironie, le portrait d’une femme trouble et rebelle. Isabelle Huppert est exceptionnelle.

Fernand Denis

Verhoeven brosse, avec ironie, le portrait d’une femme trouble et rebelle. Isabelle Huppert est exceptionnelle.

Le film commence mais l’écran reste noir. Que signifient ces cris, ces bruits de vaisselle cassée ? Une télé qui va trop fort ? Une scène de ménage qui prend des proportions ? Un viol ? Un chat observe la scène placidement et puis s’en va.

C’était un viol, l’homme encagoulé remonte son pantalon et s’enfuit. Allongée sur le parquet, la femme reprend ses esprits, se relève, fait le ménage et part au boulot, sans détour par la police mais bien par un médecin, par crainte du sida.

Et même si elle ne peut empêcher les flashes de cette agression de lui traverser l’esprit, elle reprend son activité de patronne d’une boîte de jeux vidéos, demande aux concepteurs de rajouter une couche de sexe et de violence au nouveau prototype.

L’agresseur n’a pas frappé par hasard. Il connaît sa victime. Il se manifeste d’abord par un texto, puis il balance à ses collaborateurs un clip obscène dont elle est l’héroïne. Tout le monde se marre car tous, ou presque, la détestent. Pourquoi ne prévient-elle pas la police ? Elle a vu trop de policiers dans sa vie. A dix ans, son père, un psychopathe emprisonné depuis 40 ans, en avait fait la complice de ses crimes.

Depuis, elle vit barricadée de l’intérieur, un blindage totalement insensible, les émotions ont disparu de son existence. Sauf la jalousie. Elle déteste quiconque tourne autour de son ex-, ou de son fils, un grand dadet qui a trop peu de gaz à tous les étages.

Paul Verhoeven met en scène la fille d’un monstre, un être sec, indifférent aux autres dont les réactions ou plutôt les absences de réaction sont si énormes qu’elles en deviennent drôles. Ce manque total de sentiments, d’empathie a quelque chose de jouissif tant il refuse le jeu de la comédie sociale.

Au départ de "Oh", un roman de Philippe Djian, Verhoeven embarque le spectateur dans une visite guidée des univers retors. On commence par Brian De Palma, ambiance thrilleuse et obsessions sexuelles refoulées. On poursuit avec Cronenberg, exploration de la perversité et des déviances, avec tôles froissées et blessures béantes. On pense à Buñuel, à "Belle de jour", au charme pas toujours discret de la bourgeoisie catholique. Haneke s’impose malgré lui, Huppert oblige, givrée comme dans "La Pianiste" mais aussi chargée de l’ironie d’un rapport avec sa mère aux antipodes d’ "Amour". Ce qu’elle dit à sa maman dans le coma est horrible.

Horriblement drôle car ce maelström de dérèglements humains emporte malgré lui vers le rire. Un rire chargé de malaise et de transgression, un rire de protection, sans doute, car sans lui le film serait insoutenable. Un rire dont l’efficacité doit beaucoup à l’interprétation millimétrée d’Isabelle Huppert.

On le sait, la force du cinéma de Paul Verhoeven se concentre dans un personnage féminin central, au caractère fort, à la sexualité trouble, à la mentalité socialement rebelle, au comportement provocant dont un petit jeu tordu qu’elle entretient avec son violeur. Isabelle Huppert dessine avec toute sa féminité un personnage incroyablement viril, qui assume ses mauvais choix, sans se préoccuper de personne, prêtant plus d’attention à son chat et à l’oiseau qu’il vient croquer. Elle sait que le reste de l’humanité ne vaut pas mieux qu’elle. Les autres ont besoin de baisser les volets ou de se passer une cagoule, pour lâcher leurs pulsions.

Verhoeven, lui, signe une comédie malsaine dévoilant les réactions en chaîne des turpitudes humaines.

Pas loin d’être son meilleur film.


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© IPM

 Réalisation : Paul Verhoeven. Scénario : David Birke d’après Philippe Djian. Avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Virginie Efira, Anne Consigny… 2h 10