"L'Outsider" : Kerviel, le pigeon champion de la Société Générale

Changeant radicalement de registre, tournant le dos au passé des "Choristes", de "Faubourg 36", de "La Guerre des boutons", Christophe Barratier filme désormais au présent en brossant le portrait du plus célèbre trader : Jérôme Kerviel.

Fernand Denis

Christophe Barratier met en scène le plus célèbre trader du monde : Jérôme Kerviel.

"Je peux revenir lundi ?" Jérôme Kerviel a le regard du petit garçon pris la main dans le pot de confiture, sachant qu’il a cueilli toutes les fraises. Et il a le ton de Marie Gillain à la fin de "L’Appât" de Tavernier, quand elle demande au juge d’instruction : "Je peux rentrer chez moi, maintenant ?" Elle vient de lui avouer qu’elle aguichait des hommes seuls, les suivait dans leur appartement, introduisait ses complices pour les cambrioler, les tabasser, les réduire en bouillie parfois.

Jérôme Kerviel, lui, vient d’avouer à son chef qu’il a planté la banque de 1,5 milliard d’euros. Il a perdu tout contact avec le réel. Il vit dans un jeu vidéo pour du vrai. Il veut être le meilleur de la salle des traders grâce à sa stratégie : repérer les anomalies et jouer contre le marché en attendant sa chute. La Société Générale l’adorait ce Kerviel, sa meilleure cash machine, qui bossait 18 heures sur 24. Et pour le plaisir, même pas pour le fric. Champion et pigeon à la fois.

Changeant radicalement de registre, tournant le dos au passé des "Choristes", de "Faubourg 36", de "La Guerre des boutons", Christophe Barratier filme désormais au présent en brossant le portrait du plus célèbre trader : Jérôme Kerviel.

Sur ce terrain de la finance, le cinéma américain a livré, entre autres, "Inside Job", "Le Loup de Wall Street", "Margin Call" ou le récent "The Big Short", des films passionnants sur le fond comme dans leur forme, afin d’expliquer les moyens utilisés par les banques pour enfumer leurs clients avec des produits complexes.

Christophe Barratier, comme Costa Gavras dans "Le Capital" et Cédric Klapish et "Ma part du gâteau", s’en tient à un récit plus classique, plus lisse aussi. Ainsi, s’il montre deux stratagèmes utilisés par le trader pour se jouer des barrières mises en place par la banque, il ne démonte pas la mécanique qui a vu Kerviel engager des montants stratosphériques.

Quant au portrait, il apparaît bien soft en regard du "Loup de Wall Street" par exemple, tant le quotidien du trader semble le même sous toutes les latitudes : on s’excite devant des chiffres toute la journée et on se décharge avec les putes de luxe le soir. Jérôme Kerviel est dépeint comme un élève modèle, du genre discret même, dépourvu de toute vie sociale, dévoué à 100 % à son boulot. Un brave type dans le fond, prisonnier d’un engrenage, d’une salle des marchés dont il refuse de sortir.

Il existe un point commun à tous ces films "financiers" : la perte d’humanité. Dans "The Big Short", deux hommes exultent quand la bulle des subprimes explose. Pour eux, c’est le jackpot. Pour des millions d’autres, c’est le chômage, l’expulsion de la maison, la pension évaporée. Ainsi, le plus beau jour du mentor de Kerviel (Demaison en grande forme), c’est le 11 septembre 2001. Il n’a jamais gagné autant de blé que le jour où les deux tours et Wall Street se sont effondrés. Et d’ajouter avec ce cynisme cher au milieu : "Ils ne sont pas morts pour rien !"

Le film insinue d’ailleurs que chaque attentat fait gagner une fortune colossale à quelques-uns, de quoi stimuler la montée du radicalisme. A qui donc ont profité financièrement les attentats de Paris et Bruxelles ?

Quant à la vie de Jérôme Kerviel - sobrement incarné par Arthur Dupont -, elle s’arrête le 18 janvier 2010, quand la Société Générale lui met sa gestion des subprimes sur le dos. En sortant de la projection, on apprenait que cette banque qui avait d’abord obtenu de la justice que son employé lui rembourse 4,9 milliards d’euros, se voyait maintenant condamnée à lui payer 450 000 euros pour licenciement abusif. Kerviel, ce n’est pas un film, c’est une série.


"L'Outsider" : Kerviel, le pigeon champion de la Société Générale
©IPM

 Réalisation : Christophe Barratier. Scénario : Christophe Barratier et Laurent Turner (d’après l’ouvrage de Jérôme Kerviel). Musique : Philippe Rombi. Avec Arthur Dupont, François-Xavier Demaison, Sabrina Ouazani, Sören Prévost… 1 h 57.